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Principes physiques
De la Raison
Et des Passions des Hommes
Ms.
n. a. fr. 14709
Nella trascrizione che segue è
rispettata l'ortografia originale del manoscritto. Le integrazioni e i dubbi di
lettura del copista sono segnalati tra parentesi quadre. Le indicazioni
"f1", f2" ecc., sempre tra parentesi quadre, riguardano il
numero dei fogli, seguite da "r" (recto) e "v" (verso);
accanto, il numero arabo indica la paginazione originale del manoscritto. Tra
parentesi tonde, sono integrate nel testo le eventuali note marginali
presenti, richiamate con * o # . Le cancellature vengono segnalate con [xxx].
Con l'editor di testo si è
cercato di riprodurre al meglio alcune caratteristiche grafiche del manoscittto
(sottolineature, disegni, segni di separazione ecc.). A parte, diamo descrizione e commento del testo.
Copista
Manoscritto composto di 107 fogli e 200
pagine numerate
Sul dorso:
"PRINCI / PHYSIQ"
Sulla pagina di copertina, al verso:
ex-libris: "IDEM / FUTURUS
REX / NUNQUAM./ EX LIBRIS / D./ LE ROIS DEMONT FLOBERT"
Descrizione dell'ex-libris:
Disegno di uno stemma nobiliare - diviso in una quadratura con figure di alberi, cinque stelle con al
centro due mani che si stringono e un leone che si volge verso una sesta
stella - stemma sormontato da una corona; a sinistra dello
stemma, un leone; a destra, un levriero.
Descrizione della Filigrana:
Figura centrale a forma di uccello o chimera [corpo di leone e testa d’uccello] con le ali spiegate e corona.
[f1-3:
bianchi]
[ f4r] Principes physiques/ De la raison,
/ Et des passions / des Hommes / Par Mr. Maubec /
Docteur en medecine de la / Faculté de Montpellier / Nihil est in
intellectu quod prius / non fuerit in sensu./
[ in alto alla p.4: "Suppt fr.
3054"; in basso, aggiunto ad inchiostro da un'altra mano: "LeRoy
montflobert"; timbro della "ECOLE ROYALE MILITAIRE (CONSEIL
D'ADMINISTRATION)"] .
[f4v: bianco]
[ f5r] Table des / Chapitres des
principes physiques de la / raison et des passions des hommes.
Chap. I. Plan et dessein de l'ouvrage… page…I
Chap. 2. L'on expose les raisons qu'on a eu d'écrire sur cette matière, et l'on en décrit les usages par rapport à la médecine… page 5
Chap. 3. De l'esprit de l'homme que son essence ne consiste pas dans la pensée actuelle, comme Descartes le pretend… pag… 18.
Chap. 4. De la structure du cerveau, des nerfs et de la distribution
des esprits animaux dans les parties & leurs usages… pag… 33
Chap. 5. L'on explique comment se forment les premières idées et
les premières passions des enfans…page… 42
Chap. 6. Des premiers jugemens
des enfans [f5v] de la difference qu'il y a de
l'impression au jugement, et quel est le principe et la source de nos
jugemens…pag…54
Chap. 7. L'on explique comment les mouvemens qui accompagnent les
passions de l'ame manifestent nos pensées… pag… 65
Chap. 8. De la parole. page… 72
Chap. 9. De la memoire. pag. 83
Chap. 10. De l'imagination. pag…. 94
Chap. 11. Des préjugéz. pag.... 98
Chap. 12. L'on explique comment les enfans apprennent à raisonner.
pag…109
Chap. 13. Des divers caracteres de l'esprit de l'homme. pag… 117
Chap. 14. De la persuasion… 129
Chap. 15. Des passions en general, nombre prodigieux, mélange et
composition du mouvement du cœur. pag… 147.
[ f6r] Chap. 16. L'on decouvre en peu de mots les
effets de quelques passions particulieres; et les principes qui les forment
dans le cœur des hommes. pag… 155
Chap. 17. De l'avidité du cœur de l'homme, du changement et de
l'inconstance de ses passions. pag…163
Chap. 18. De l'orgueil. pag…172
Chap. 19. De l'attachement à la vie & de l'amour des richesses.
pag... 183
Chap. 20. L'on tire quelque consequence des principes qu l'on a
établi, et l'on propose le dessein d'un nouvel ouvrage. page…191.
Fin.
[f6v:
bianco]
[ f7r - 1.]
Principes physiques
De la raison
Et des passions
Des Hommes.
Chapitre premier.
Plan & dessein de
l'ouvrage
De tous les ouvrages de la
nature, celui qui me paroît les [sic] plus admirable, et qui a, [sic] mon gré marque mieux la sagesse
et la puissance infinie de son auteur, c'est l'homme ce n'est pourtant pas ce
nombre presqu'infini de ressors dont son corps est composé, ce n'est [f7v - 2.] pas la diversité des fluides
qui roulent dans ses parties, ce n'est pas non plus l'ordre avec lequel tant
de parties, dont la structure, et dont les fonctions sont si différentes,
concourent toutes à s'entretenir et à se conserver mutuellement que j'admire
d'avantage la varieté de ses pensées et les diverses mouvemens dont son
esprit et son cœur sont sans cesse agités me paroissent bien plus dignes de
notre attention.
En effet il est tantôt triste, et tantôt plein de joie, quelquefois colere, souvent doux et tranquille, il aime, il haït, il craint, il espere, il desire ce qu'il a méprisé, et il méprise dans peu ce qu'il a récherché avec empressement; il se souvient du passé, il connoît le present, il porte ses vuës dans l'avenir, enfin il n'est rien dont il ne juge, et qu'il ne soumette a ses decisions: il est capable de decider les questions les plus obscures, de pene= [f8r - 3.] trer les verités les plus
cachées; et souvent il tombe dans des erreurs extravagantes & ridicules.
Mais autant que ces
effets sont admirables, autant la cause qui les produits paroît elle
chachées: je tâcherai pourtant de la découvrir; et pour la développer avec
moins de peine, je prendrai les choses dans leur source. je considererai de
quelle maniere un enfant qui ne fait que de naître est frappé par les objets
qui l'environnent de quelle maniere il apprend a les connoître et a en juger.
j'examinerai avec soin comment la mémoire, l'imagination et les passions se
forment, et comment celles cy se fortifient a mésure que les connoissances
augmentent je decouvrirai la source de la varieté des jugemens des hommes et
de l'incostance de leurs desirs: en un mot, je tâcherai de developper les
principes de leurs connoissances et de leurs passions, et je ferai voir que
ces [f8v - 4.] principes sont purement
mécaniques, c'est à dire, que les inclinations de la volonté et les pensées de
l'entendement sont des suites naturelles de la disposition des organes du
corps.
[f9r - 5.]
Chapitre II.
L'on expose les raisons
qu'on a
eu d'ecrire sur cette matiere, &
l'on décrit les usages par rapport
a la médecine.
La medecine est une science si difficile et si etendue, elle est si utile lorsquelle est exercée avec la prudence et les lumières que l'on demande et elle est si dangereuse et si pernicieuse lorsqu'on la fait temerairement, et en aveugle, qu'il est bien juste que ceux qui s'i appliquent, s'i appliquent uniquement, et qu'ils ne perdent leur temps à des études vagues et etrangeres a leur profession.
Ainsi si la matiere de
ce traité etoit etrangere a la médecine, je me condamnerois moi- [f9v - 6.] même, et je croirois avoir
perdu le temps que j'ai employé à l'éclaircir, mais je n'ai rien a me
reprocher la dessus, et deux raisons également convainquantes m'ont déterminé
à l'entreprendre.
La premiere c'est que la
medecine est une science pratique, ou l'on ne fait presque point de fautes
legeres, ou l'on ne sçauroit prendre de precautions trop exactes pour ne pas
s'egarer, ou par consequent il est absolument necessaire de distinguer la
verité de l'erreur, et de connoître la voie qu'il faut tenir pour la trouver:
et j'ai cru que le moyen le plus sûr pour y reussir, c'etoit de suivre la
nature, et d'observer exactement les principes et les progres de nos
connoissances et de nos passions, afin d'etablir sur les observations des
regles qui ne fussent pas sujettes a l'illusions et a l'erreur: ce que je
craindrois de faire si je me hatois de suivre les premieres lueurs qui
brilleroient a mes yeux sans consulter l'experience. [f10r - 7.]
La seconde raison que
j'ai eu de m'appliquer à cette matiere, c'est qu'elle a des rapports
essentiels avec les principales parties de la médecine; comme il paroitra par
l'abregé que je fais faire des connaissances qui sont absolument necessaires
à un Medecin.
On peut les reduire a
trois principales, I. La connoissance de l'homme dans son état naturel. 2. La
connoissance des maladies. 3. La connoissance des remedes et l'art de les
appliquer.
Ce sont trois qualités
essentielles a un Medecin; et si elles sont courtes dans les paroles, elles
sont fort etendues dans le sens.
La connoissance de l'homme ne renferme pas seulement une idée claire, et distincte de la structure des parties solides du corps humain, de leurs arrangemens et de leurs usages: cela suffit veritablement pour operer sur les parties exterieures, parce qu'il ne s'agit pour lors que de faire les operations d'une [f10v - 8.] maniere également adroite et prudente, sans blesser les parties qui sont necessaires a la vie ou a l'usage des membres; mais cela ne suffit point lorsqu'il s'agit de traiter les maladies internes: car comme elles sont causées par l'alteration, et le dereglemens des humeurs, il est visible qu'il est absolument necessaire de connoitre la nature de ces humeurs, et les alterations naturelles qu'elles souffrent, il faut donc qu'un medecin connoisse la nature et les mouvemens du sang et des humeurs qui s'en separent, qu'il se forme une idée juste et précise des alterations qu'elles souffrent dépuis que le fœtus commence a se
former et a se nourrir dans le ventre de sa mere, jusqu'a ce que parvenu a
une extreme vieillesse, il meurt dans la décrepitude. Il est visible, dis je,
que cela est absolument necessaire, puisque c'est inutilement qu'on
s'applique a racommoder une machine derangée, si l'on ne connoît pas la
situation, et l'arrangement [f11r - 9.] naturel des ressorts dont elle est composée.
Ce n'est pourtant que le
premier pas vers la medecine, et l'on peut être très habile anatomiste, et
très mauvais médecin.
La seconde chose qu'il
est absolument necessaire de connoître, c'est les maladies; mais c'est un
éxamen très difficile, et dans lequel il est aisé de s'égarer.
Quelquesuns s'etudient uniquement a en chercher la definition et a forger des hypotheses pour expliquer les accidens qui les accompagnent; c'est pour cela qu'ils y rêvent en particulier: mais comme ils ne considerent point qu'il est impossible de trouver la veritable cause d'une maladie cachée, si l'on n'examine avec attention le commencement le progrez et tous les accidens qui ont accoutumé de la suivre, ils s'arrêtent aux premieres lueurs qui frapent leur esprit, ils s'y attachent, et ne songent plus qu'a conformer les [f11v - 10.] observations de la nature aux fantômes de leur imagination; au lieu qu'on ne doit fonder ses explications que sur les observations de la nature. Ainsi il n'est pas surprenant qu'ils s'égarent, et que les chimeres qu'ils enfantent semblables a ces rêves qui nous amusent pendant la nuit, s'evanouissent dès que le jour commence à paroître.
Elles croulent bien tot
par leur fondemens, parce qu'elles n'en ont point de solide, et dès qu'on les
examine avec attention, on en reconnoît l'illusion et l'erreur.
C'est pour cela que ceux qui en sont les auteurs ne les proposent qu'en tremblant, et avec quelque espece de doute. ils commencent ordinairement leurs discours par les termes: cela peut s'expliquer ainsi; on comprend que cela peut se faire de telle maniere.
Fausse et dangereuse
modestie, puisqu'elle ne sert qu'a introduire le pirronisme dans une science
ou l'on a besoin d'un fondement stable [f12r - 11.] pour appliquer les remedes avec connoissance de cause et avec succès.
Langage nuisible et pernicieux parceque ceux qui ont accoutumé de s'en servir, ne cherchent point la verité, et ne sondent point les secrets de la nature, parce qu'ils supposent qu'il est impossible de les découvrir. or il est visible que toutes ces notions vagues et incertaines ne sont d'aucun usage dans la pratique: car que peut on conclure de solide, lorsqu'on raisonne sur des suppositions chimeriques; ainsi l'on fait des raisonnemens a perte de vue, et l'on agit en empirique.
Comme cet égarement est
sensible, et que le public n'aime plus a se repaître des viandes creuses et
chimeriques; on commence a prendre une route opposée, et la plupart
protestent qu'ils se sont attaches aux observation (s'ils disent vrai ou faux,
c'est ce que n'examinerons point ici) mais [f12v - 12.] comme il etoit fatal aux hommes de n'eviter un
précipice que pour se precipiter dans l'autre; il est parmi eux qui ne
cherchent que des observations rares et extraordinaires de ces monstres qui ne
paroissent qu'une fois dans un siecle. ils écrivent a Londres, a Stocholm, a
Constantinople pour en trouver, et si par hazard ils reussissent dans leurs
recherche, ils s'empressent d'en faire part au public, comme s'il leur étoit
fort obligé de s'être donné du mouvement pour une chose qui ne peut être
d'aucun usage.
Les observations que
nous devons chercher ne sont pas de cette nature: c'est a ces maladies qui
sont aussi ordinaires, qu'elles sont dangereuses qu'il faut s'attacher; c'est
de celles la dont il faut examiner le commencement, le progres, et la fin
avec attention, observer comment les accidents qui les accompagnent se
succedent les uns aux autres; [f13r - 13.] se
faire une habitude de distinguer ceux qui sont salutaires d'avec ceux qui
sont pernicieux, examiner les diverses voies par lesquelles les maladies se
terminent pour aider la nature lorsque l'évenement doit être favorable, et
s'opposer a la pente de la maladie lorsqu'il doit être funeste.
C'est proprement en cela
que consiste l'habileté d'un Médecin, c'est par là qu'il peut faire des
pronostics justes et se conduire avec sureté dans la curation des malades
qu'il traite, sans cela il est impossible qu'il n'agisse a tatons: s'il
réussit, c'est par hazard; et souvent d'un leger accident qui n'auroit point
de suite et qui guerit sans le secours des remedes, il en fait une maladie
dangereuse et mortelle.
Mais ces lumieres sont
aussi difficiles a acquerir qu'elles sont utiles et necessaires. Hipocrate a
dit autrefois que bien des gens se méloient de faire la [f13v - 14.] médecine, mais qu'il y avoit
fort peu de medecins; ce qui etoit vrai pour lors, l'est peut être encore
aujourd'hui; car quoi qu'on en dise la pratique de la medecine est pour le
moins aussi épineuse que la théorie rien n'est plus facile que d'ordonner une
saignée, ou une prise d'émétique, mais rien n'est si difficile que de la
faire a propos.
La troisième qualité
essentielle à un medecin c'est la connoissance des remedes; celle cy seroit
d'un etendue immense si l'on vouloit s'appliquer a connoître tous ceux qu'on
peut employer pour la guerison des malades: car il est certain que de tous
les corps qui nous environnent, qui sont cachés dans les entrailles de la
terre, ou qui paroissent sur sa surface, il n'en est presque point qui ne
puissent être d'usage, et dont on ne puisse faire d'excellentes préparations
mais comme l'esprit des hommes est borné, et qu'il est impossible qu'il
experimente tout ce qui peut servir de [f14r - 15.] remede
dans la nature, et que ce n'est pourtant que par des experiences reïterées
qu'on peut s'assurer de l'effet des remedes, el est de la prudence de
s'arreter a ceux qui sont connus; parce qu'il est toujours dangereux d'en
hazarder de nouveaux lorsque l'action en peut être violente: et parmi ceux la
il faut autant qu'on le peut s'attacher a ceux qui sont spécifiques pour les
maladie qu'on traite.
Mais j'ose dire encore
ici que la connoissance des remedes n'est pas la partie la plus essentielle à
un médecin: celle qui lui est la plus necessaire, c'est une connoissance
exacte des maladies. Il faut en connoître le mouvement et pente pour
discerner les remedes qu'il faut employer, et le tems de les mettre en usage.
Sans cela on ne peut que tomber dans des fautes grossieres toujours
pernicieuses au malade; car plus le remede est actif, plus les effets en sont
prompts, lorsqu'il est appliqué par une main habile: d'autant [f14v - 16.] plus est il meurtrier lorsqu'il
est employé sans précautions et sans lumieres.
Au reste ce que j'en dis
ici n'est pas pour désabuser le public, je n'ai garde d'avoir cette pensée :
je sçai qu'il sera toujours la dupe de ceux qui sçauront l'éblouïr par des
promesses magnifiques, & qu'il ne prendra jamais garde à la maniere dont
ils s'en acquitent.
Je ne pretend pas non
plus traiter a fond cette matiere : elle est assés étendue, pour être le
sujet d'un volume assé gros; et les reflexions que j'ai faites ne sont
presque rien en comparaison de celles qu'on peut y ajouter; mais elles
suffisent pour faire voir que je ne me suis point écarté des bornes de ma
profession dans cet ouvrage, puisque la matiere que j'y traite est une partie
considerable du traité de l'homme, qui est absolument necessaire a un
medecin: car il est impossible de connoître au juste les causes des maladies,
et de les [f15r - 17.] traiter avec succès si l'on ne
connoît l'homme dans son état naturel.
On a beau faire des
reflexions sur ce qui frape le sens a l'aspect d'un malade, ou sur les
observations que nos anciens nous ont laissées: lorsqu'on ne connoît point la
pente et les mouvemens de la nature on est toujours dans le doute, on peut
fixer son attention.
[ f15v - 18.]
Chapitre III.
De l'Esprit de l'homme
que
Son essence ne consiste pas dans
La pensée actuelle comme Descartes
Le pretend.
Après avoir exposé le plan et le
dessein de cet ouvrage, et les raisons qui nous ont engagés à l'entreprendre,
l'ordre demande que nous nous arretions quelque tems a considerer l'esprit de
l'homme, et les organes du corps, c'est a dire le cerveau et les nerfs qui se
repandent dans les parties, nous considererons l'esprit parce qu'il est le
principes de nos connoissances et de nos passions, qui sont e sujet de ce
traité; et nous parlerons des organes parce que c'est par l'ébranlement des
nerfs et par celui des fibres du cerveau que se forment les connoissances de
notre esprit et les mouvemens [f16r - 19.] de
notre cœur; comme nous ferons voir dans la suite: nous éviterons par la
l'obscurité et les redites, dans lesquels nous tomberions infailliblement, si
nous négligions cet ordre.
Il est certain que c'est
l'esprit de l'homme qui pense; la matiere est incapable de penser: elle est
etendue, elle est divisible, elle est figurée, elle est capable de mouvement
et de repos; mais elle n'a point de rapport avec la pensée, elle ne peut pas
par consequent en être le principe [.] ainsi puisque nous pensons que nous n'en pouvons pas
douter: car c'est la chose du monde qui nous est la plus sensible, la plus
claire il faut necessairement avouer que le corps auquel l'esprit est uni, et
que nous appercevons par les sens n'est qu'une partie de l'homme, et qu'il
est dans nous une autre substance d'une nature entierement differente qui la
source et le principe de nos pensées.
Jusques la tout est
clair; et sensible, mais si je [f16v - 20.] veux
approfondir qu'elle est la nature et l'essence de ce principe qui pense je ne
trouve qu'obscurité et tenebres.
Je sçai que l'esprit sent, qu'il connoît, qu'il veut, qu'il doute, qu'il aime, qu'il haït, en un mot, les effets et les productions de l'esprit me sont sensibles, mais lorsque je le cherche lui même et que je veux le penetrer, il disparoît, il se cache, il m'est impossible de le trouver, et j'avoue de bonne foi que mes lumières sont trop foibles pour percer les nuages qui le couvrent. J'en cherche donc ailleurs; je consulte les anciens, et les nouveaux philosophes; et je trouve que parmi les premiers les uns s'expliquent si obscurement qu'il est impossible de comprendre ce qu'ils veulent dire, et que les autres nous disent des absurdités si sensibles, que la lumiere naturelle decouvre sans peine l'extravagance de leurs opinions.
J'examine ensuite les
nouveaux et je trouve d'abord [f17r - 21.] qu'ils
s'expliquent d'une maniere très nette et très intelligible: j'entre sans
peine dans leurs raisonnemens, il ne reste donc qu'a examiner s'ils sont
convaiquans et solides. Descartes qui en est le chef nous fait observer dans
la premiere de ses méditations que nous avons été souvent trompé et que nous
reconnoissons tous les jours la fausseté de plusieurs opinions que nous avons
cru très constantes et très veritables, et que par consequent pour agir
surement dans la recherche de la verité, il faut nous défaire de tous nos
préjugés, revoquer en doute tout ce que nous avons crû jusques ici, et
chercher un point fixe et immobile sur lequel nous puissions appuier tous les
raisonnemens que ferons dans la suite.
C'est ce point fixe et immobile qu'il pretend avoir trouvé dans la seconde de ses méditations ou il dit que quoi que nous puissions douter de tout ce que nos sens nous representent, et de tout ce qui paroît de plus évident [f17v - 22.] a l'esprit il y a du moins une
chose dont nous sommes infiniment certain; c'est de notre existence. car dit
il, c'est une necessité que je sois toutes les fois que je dis ou que je
pense que je suis. c'est une proposition qu'il etend et qu'il repete
plusieurs fois en termes differens; mais il faut avouër aussi qu'il ne nous
apprend rien de nouveau, et que personne ne s'est encore avisé de douter
qu'il ne fût quelque chose.
Il poursuit, il cherche quel il est, et quelle est la nature de son esprit. il prouve fort bien qu'il n'est pas une matiere déliée et subtile, semblable à l'air, au vent ou a la flamme, &c. enfin au milieu d'une recherche laborieuse il trouve que de tout ce qu'il avoit attribué a l'esprit, la seule idée qui lui convienne, et dont il ne peut se défaire -. "sans le perdre de vue, c'est la pensée: je suis, dit il, / "j'existe, cela est certain; pendant combien de temps? / "pendant que je pense. ainsi il paroît peut être arriver [f18r - 23.] / "que si je cessois de penser je cesserois d'être. je ne / "suppose rien qui ne soit necessairement veritable: je / "suis un esprit, une intelligence, une raison &c.
Tout paroît se suivre, tout paroit conforme dans ce raisonnement. mais oserai je le dire, malgré l'apparence de verité dont il est revetu, il me semble que Descartes n'éclaircit point la difficulté, qu'il suppose ce qui est en question, et que ses pretendus [sic] démonstrations n'ont rien de solide.
Il veut prouver que l'essence de l'ame consiste dans la pensée; pour cela il examine ce qu'il en connoît, il trouve qu'il ne connoît de l'ame que la pensée; en quoi il a sans doute raison puisque la pensée est la seule chose qu'on peut attribuer à l'esprit, ce qu'elle ne convient qu'a lui seul.
Mais ce n'est pas la la
difficulté, elle consiste à prouver que la pensée n'est pas une simple
operation de l'esprit, comme on l'avoit toujours cru, mais que [f18v - 24.] c'est l'esprit même et que
c'est en cela que consiste son essence.
Cependant, c'est ce que Descartes ne prouve point, à moins qu'on ne pretende que la preuve est renfermée en ce qu'il dit que de tout ce qu'il peut attribuer à l'esprit, il ne voit rien qui lui convienne que la pensée, et qu'il le perd de vue sitôt qu'il perd l'idée de celle cy.
Or il est visible que
cette raison n'est point solide car elle n'est fondée que sur cette
supposition que l'essence des choses consiste précisement dans ce qui nous
frappe davantage, et dans l'endroit par lequel nous les connoissons le mieux,
ce qui est evidemment faux; car il est peu de chose que nous connoissions
parfaitement, et bien loin que leur essence nous soit connüe, nous n'en appercevons
du moins de la plupart que la superficie et l'écorce.
Ne regardons donc plus
la proposition de Descartes comme une verité claire et évidente par elle
même, [f19r - 25.] a laquelle l'esprit est forcé
de consentir, lors qu'on la lui propose, mais comme une hypothèse qu'on peut
recevoir ou rejetter, selon qu'elle s'accorde avec les observations, ou
qu'elle y est contraire.
Que si nous en jugeons
par cette regle, il me semble qu'on la trouvera fort douteuse: car c'est une
consequence necessaire de ce principe que l'esprit de l'homme pense toujours,
et c'est aussi ce que Descartes assure dans les paroles que nous avons
rapportées: "je suis, dit-il, j'existe, cela est certain: pendant /
"combien de temps? Pendant que je pense. ainsi il / "pourroit peut
être arriver que si je cessois de penser, "/je cesserois d'être. il le
suppose encore dans la reponse "/aux objections de gassendi: car
pourquoi, dit-il, "/ ne penseroit-il pas toujours, puisque c'est une
chose qui"/ pense qu'i atil d'extraordinaire que nous ne nous "/
ressouvenions pas des pensées que nous avons eues dans "/ le ventre de
notre mere, ou dans un sommeil létargique "/ [f19v - 26.] "puisque nous ne nous
ressouvenons pas de beaucoup de "/ " beaucoup de [sic] choses que nous avons pensé
étant eveillés / "en parfaite santé et dans un age avancé.
Il est donc certain que
cette consequence se tire évidemment du principe de Descartes, que ce
philosophe en convient, et qu'elle est le fondement de toute la doctrine de
ses méditations métaphysiques.?
Cependant sur quoi est il fondé pour avancer que l'esprit pense toujours? Ce n'est pas l'experience qui l'en a convaincu: tout le reste des hommes, jusqu'a lui avoit cru experimenter le contraire ce n'est pas non plus une raison claire et évidente; son principe est la seule raison qu'il allegue pour le prouver.
Mais que Descartes ait
tort ou raison, que son principe soit vrai ou faux, il importe peu pour le
dessein de cet ouvrage; et pourvû qu'on ne s'en serve point pour établir des
idées innées, il m'est indifferent qu'on le recoive ou qu'on le regrette: ce
n'est [f20r - 27.] que cette derniere consequence
qui me blesse, et c'est elle seule qui m'oblige à proposer quelques
dificultés contre le sentiment d'un philosophe que je revere: sans cela je ne
m'arreterois point à examiner cette question, elle n'est point essentielle à
mon sujet, aussi je n'en parle qu'en passant et je reduis au raisonnement
suivant tout ce qui me reste à dire sur cette matiere.
Si l'esprit de l'homme
pense toujours, il faut nécessairement que les pensées qui l'occupent soient
excitées, ou par l'ébranlement des fibres du cerveau, ou que l'esprit les
produise lui-même independamment des mouvemens de la machine. mais il est
visible que dans le ventre de la mere les fibres du cerveau ne sont pas
continuellement ébranlées, puisque les sens ne souffrent que rarement des
impressions sensibles, et que les nerfs par lesquels ces impressions se
communiquent aux fibres du cerveau sont dans un état de relachement.
[f20v - 28.] Il faut donc conclure, que si
l'ame pense toujours, elle produit elle même quelques-unes de ces pensées
independamment du mouvement des fibres du cerveau.
Mais il est évident encore que si l'ame produit elle même quelques unes de ces pensées, sans qu'elle y soit excitée par l'ébranlement des fibres du cerveau, ces pensées doivent subsister toujours puisque n'y ayant point de cause qui puisse les exciter, il n'y en a point aussi qui puisse les faire cesser, ainsi comme nous sommes convaincus par notre propre experience que nous n'avons point de pensée de cette nature, nous devons être convaincus aussi que notre esprit ne pense pas toûjours, et que son essence ne consiste pas dans la pensée.
Ainsi, au lieu de
conclure que l'ame pense toûjours de ce que son essence est dans la pensée,
nous devons conclure au contraire, que l'essence de l'ame ne consiste pas
dans la pensée, puisqu'elle ne pense pas [f21r - 29.] toûjours, et nous pouvons appliquer ici ce que dit un
ancien : ces principes etablis, Zenon a eu raison d'en soutenir les
consequences, mais ces consequences sont si fausses que le principe ne
sçauroit être veritable.
Au reste je prie le Lecteur de remarquer que dans les raisonnemens qu'il en vient de faire on ne dit point que nos pensées soient liées à l'ébranlement des fibres du cerveau, et qu'on dit seulement qu'elles sont excitées par l'ébranlement de ces fibres. on pourroit pourtant se servir de ce terme, s'il ne s'agissoit que des pensées de l'entendement: car il est certain que les perceptions, et les sensations que l'ame souffre a la presence des objets qui frappent les sens, sont necessaire[s]. mais il n'en est pas de même des mouvemens de la volonté, ils sont libres, [xxx] il ni a point de liaison necessaire entre nos desirs et la flexion des fibres du cerveau: les mouvemens de ces fibres n'en sont que l'occasion, et la volonté s'i determine comme elle juge [f21v - 30.] a propos, et cela sans
contrainte et sans nécessité.
L'on pourroit encore
attaquer l'opinion de Descartes par plusieurs raisons qui ne sont ni moins
fortes ni moins convaincantes que celle que je viens de proposer, mais comme
j'ai déja dit, c'est ici une question préliminaire que je suis obligé de
toucher pour donner quelque ordre et quelque netteté à cet ouvrage, et sur
lauelle j'aurois tort de m'etendre, puisque ce seroit m'écarter de mon sujet,
dans lequel il est tems de rentrer.
Les recherches que nous
avons fait jusqu'ici ont été fort inutile[s], c'est en vain que nous avons consulté les philosophes pour apprendre d'eux qu'elle est la nature et l'essence de l'ame. Nous voilà dans la même incertitude où nous etions en commençant cet examen: et les efforts que nous avons fait pour en sortir ne servent qu'a nous convaincre que nous ne serons pas plus heureux que le autres dans une recherche si difficile; et à nous persuader que l'esprit de l'homme dont les [f21r - 31.] operations sont si evidentes, est couvert lui même de tenebres si épaisses qu'il est impossible a notre foible raison d'y porter la lumiere.
Cessons donc de faire de
vains efforts pour le penetrer, cessons de perdre le temps a un dessein
chimerique; et pour employer utilement nos meditations, tachons de découvrir
les principes de nos connoissances et de nos passions.
Nous avons lieu de nous flatter que nous réussirons dans notre recherche, puisque l'experience nous servira de flambeau, et que les observations qui se presentent en foule, nous conduirons comme par la main; pourvu que nous reprenions les choses dans leur source, que nous considerions la maniere dont les enfants qui naissent dans une profonde ignorance de toute choses apprennent insensiblement à les connoître, et a en juger, ce que nous observions avec soin comment leur esprit assoupi, pour ainsi dire, au commencement, de même a peu près que les membres de leur corps dont tous les mouvemens sont embarassez, [f21v - 32.] commencent à agir avec liberté à mesure que celui ci se denouë. C'est ce que nous tâcherons d'executer avec toute la netteté dont nous sommes capables, après que nous aurons donné une idée claire et distincte des organes du corps qui contribuë aux actions de l'esprit.
[f22r - 33.]
Chapitre IV.
De la Structure du
cerveau,
et des nerfs et de la distribution
des esprits animaux dans les
les [sic] parties et leurs usages.
Le cerveau et le cervelet sont composes de deux substances differentes, l'exterieure est cendrée, et l'interieure est blanchâtre. la premiere est formée d'un amas d'un nombre infini de petites glandes qui servent a separer les esprits animaux, qui par les vaisseaux excretoire[s] de ces glandes sont portez dans la substance blanchâtre ou mouëlleuse qui en est le reservoir. Cette mouelle est spongieuse, et remplie d'un nombre presqu'infini de petits pores qui communiquent ensemble; et je ne crois pas d'en pouvoir donner una idée plus juste qu'en le comparant à une éponge ou [f22v -34.]a la mouëlle du sureau.
De ce reservoir partent
une infinitez de petits tuyaux qui se reunissant par vaisseaux a leur sortie
du cerveau de la mouëlle allongée et de la mouëlle de l'epine forment les
nerfs qui vont se répandre dans les partie et sont les canaux par lesquels
les esprits s'y distribuent.
Le reservoir et les nerfs sont toujours remplis d'esprits animaux, et il en coule sans cesse dans toutes les parties, parce qu'il s'en separe toujours de nouveaux qui remplacent ceux que le reservoir et les nerfs y repandent# [#adjonction#:
ainsi cet écoulement ne discontinue jamais pendant] tout le cours de la vie,
c'est une source qui ne tarit point, mais qui fournit inégalement suivant la
disposition du sang et des organes.
Elle coule par exemple
en plus grande abondance pendant la veille; et pour lors les reservoirs et
les nerfs en sont remplis et tendus: au lieu que pendant le sommeil les
esprits y [xxx] coulent en moindre quantité; d'où vient qu'ils sont pour lors
dans une [f23r - 35.] espece de relâchement.
Pendant le veille même elle [sic] coulent en plus grande quantité, tantôt dans une partie tantôt dans l'autre; de la les divers mouvemens qu'elles exercent, en un nombre presque infini d'actions diverses que nous n'examinerons point ici parce que ce n'est pas de notre projet.
Mais nous remarquerons
que quoique les esprits animaux coulent continuellement dans les parties,
parce qu'ils sont continuellement poussés et par ceux qui se filtrent
[s'enfiltrent] dans les glandes, et par le battement des arteres et de la
dure et de la pie mere, nous remarquerons disjé, que quoique leur mouvement
soit assez rapide, la moindre cause suffit pour interrompre leur route et
pour les repousser vers le cerveau; parce que la force qui les oblige a
descendre est très faible, et par consequent facilement surmontee par les
impressions que les objets qui nous [f23v -36.] environnent, font sur
nos organes.
Or a mesure que les
esprits animaux sont repousses vers le cerveaux, il en ebranlent les fibres
par une necessité méchanique, et excitent en nous les sentimens de douleur et
de plaisir et toutes les idees qui s'impriment dans notre esprit à la
presence des objets; parce qu'il a plû à l'auteur de la nature d'attacher nos
perceptions et nos sentimens a l'ebranlement de ces fibres, et la diversité
de nos sensations n'a rien qui doive nous surprendre: car c'est une suite
necessaire de la diversité des organes et de la diverse maniere dont les
objets agissent sur nos sens, ce qu'il seroit aisé de faire voir par la
description des sens: mais comme ce n'est pas ici le lieu de la faire, nous
nous contenterons de la supposer. nous supposerons encore que chaque sens a
ses objets particuliers qui ne font point d'impression sur les autres.
Ainsi nous connoissons
par la vue les couleurs, [f24r -37.] l'etendue, la situation, le
mouvement et le repos des corps visibles, nous distinguons par le toucher la
solidité, la liquidité, la molesse, l'apreté et la politesse des corps
palpables, et par les organes du gout, de l'ouïe et de l'odorat, nous
appercevons les sons, les odeurs, et les saveurs.
Nous supposerons enfin
que tous les sens aboutissent a peu près dans le même endroit du cerveau, et
que c'est par là que les diverses idées que les objets impriment dans notre
esprit, s'unissent et se lient ensemble.
Je ne m'applique point à
prouver ces suppositions, parce qu'elles sont communenement recues et qu'une
simple exposition suffit pour en convaincre le lecteur.
Au reste, c'est la seule
chose que je supposerai dans tout ce traité: car je m'attacherai à ne rien
avancer qui ne soit ou confirmé par l'experience ou evident par lui-même
j'espere neanmois qu'en suivant cette methode je ferai voir que toutes nos
connoissances viennent des [f24v -38.] impressions des sens, et que le
lecteur sera satisfait des eclaircissemens que je donnerai sur la maniere [dont] elles se forment: car quoi
qu'il soit impossible de traiter ici de toutes nos idées en particulier,
parce que ce detail seroit infini, je donnerai des principes generaux dont le
lecteur pourra se servir pour expliquer les faits sur lesquels la briëveté
que je me suis prescrite ne me permet pas de m'etendre.
Ce projet s'accorde mal
avec les idées innées de Descartes: ainsi j'ai lieu de craindre que bien loin
de goûter mes raisons le public prevenu aura de la peine a les lire,
j'avouërai même que sa préventions est bien fondée et que cet illustre
philosophe a si bien développé les secrets les plus cachés de la physique,
qu'on ne peut garder trop de circonspection lorsqu'il s'agit d'adopter un
sentiment qu'il a rejetté, ou de rejetter une opinion qu'il a suivie. c'est
la disposition où je suis à son égard: car quelque forte[s] que [f25r - 39.] soient les raisons qui me determinentt, je crains de m'égarer dès
que j'abandonne la route qu'il m'a marquée, et ce n'est qu'en tremblant que
je propose mes conjectures, lorsqu'elles sont contraires à ses raisonnemens.
mais enfin quelque juste que soit cette prévention, et quelle que soit
l'autorité de ce grand philosophe, il n'est pas raisonnable qu'elle l'emporte
dans notre esprit sur l'évidence de la verité, et sur notre propre
experience; et nous devons ne nous attacher à ses decisions qu'autant que les
raisons dont il les appuie sont solides, et que notre exprit éclairé par un
examen serieux en sent la force et se oirte de lui même à y consentir.
C'est la la regle que je
me suis proposé de suivre en lisant ses ouvrages; et parmi une infinité de
choses qui m'ont fait admirer l'étendue et justesse de son esprit, j'ai
trouvé, ce me semble, quelques ombres, et quelques foiblesses. mais il n'y a
rien qui me [f25v - 40.] paroisse si visiblement faux et si opposé à
l'experience de tous les hommes que ces idees innées qu'il lui plaît de
supposer dans l'esprit humain; car enfin il me semble qu'a moins de
s'aveugler soi même volontairement, il est impossible de ne pas voir que
toutes nos connoissances viennent par les impressions des sens, ce que ces
idées qu'on suppose nées avec nous, ne se forment dans notre esprit
qu'insensiblement et à mesure que nous avançons en âge et que les enfans dans
leurs premieres années sont incapables de les concevoir lorsqu'on les leur
propose, bien loin d'être en etat de les produire de leur propre fonds.
Cela est si clair et si
sensible que les preuves paroissent inutiles et superflües. il est certain
cependant que c'est le prouver a ne souffrir pas de replique que de montrer
la maniere dont ces idées se forment dans notre esprit, comme je me suis [f26r - 41.] proposé de faire dans ce traité. ainsi je prie le lecteur d'en
lire la suite avec attention, parce qu'il y trouvera la solution des
principales difficultés qui peuvent lui resister sur cette matiere; ce que la
force des raisons qu'on y propose, consiste dans leur enchainement et dans
l'union des raisonnemens, qui se fortifient mutuellement les uns par les
autres.
[ f26v - 42.]
Chapitre V.
L'on explique comment se
forment les premieres idées et
les premieres passions des enfans.
Il est certain que nous naissons tous
dans une profonde ignorance de toutes choses, et que nous pouvons supposer
que tandis que le fœtus est renfermé dans le ventre de sa mere, il est
enseveli, dans un profond sommeil, qu'il est sans mouvement, sans sentiment,
sans connoissance et sans pensée; car les foibles mouvemens dont il est de
tems en tems agité, & les legeres sensations qu'il souffre quelque fois,
ne meritent pas qu'on y fasse beaucoup d'attention.
Examinons donc ici
comment il s'eveille, qu'il commence à sentir et a se mouvoir, et qu'il
apprend insensiblement a connoitre les objets qui l'environnent.[f27r -
43.] mais pour ne nous point écarter
de la verité dans cette recherche, suivons la nature pas a pas, et
considerons ce qui arrive a cet enfant dès qu'il voit le jour.
[ 1°] Une infinité d'objets agissent sur ses organes, la
lumiere brille a ses yeux, divers sons frappent ses oreilles, et l'air auquel
son corps est exposé, en ébranle et agite toutes les parties exterieures; de
la vient que les nerfs, qui s'y distribuent souffrent mille et mille
secousses, que les esprits qui y sont contenus sont repoussés vers le
cerveau, qu'ils en ébranlent les fibres et excitent dans l'esprit de cet
enfant mille sensations qui lui etoient inconnues: car comme nous avons dit
plus haut, c'est a la flexion des fibres du cerveau que l'auteur de la nature
a attaché les pensées des hommes.
2°. Les esprits qui
remontent vers le cerveau mettent en agitation et en mouvement ceux qui se
trouvent dans cette partie, et les font couler en abondance dans les organes;
d'où vient que les nerfs qui s'y distribuent [f27v - 44.] en sont gonfles, que les yeux
de l'enfant qui etoient fermés dans le temps que le fœtus étoit enseveli dans
le ventre de sa mere, commencent à s'ouvrir, que les organes des sens
deviennent plus sensibles: d'où vient en un mot qu'il s'eveille.
3°. Ces esprits coulent
inégalement dans les parties, de la vient que l'enfant commence a respirer,
qu'il fait divers mouvemens, et qu'il pleure en naissant.
Ce n'est pas ici le lieu
de considerer ni ses mouvemens en particulier, ni les causes qui determinent
les esprits à couler tantot dans une partie et tantôt dans l'autre, mais nous
devons éxaminer avec attention quelles sont les premieres idées qui se
gravent dans le cerveau des enfans, et quels sont les efforts qu'elles y
produisent.
Il est visible que les
premieres idées qui s'impriment dans l'esprit d'un enfant sont excitées par
les objets qui l'environnent; puisque ce sont les seuls [f28r -45.] qui frappent les sens, et qu'il
n'en connoît point d'autres.
Les images de ces objets
s'impriment dans son cerveau et dans son esprit a peu près comme dans un
miroir qui ne reflechit pas seulement les contenus mais encore les sons, les
odeurs, en un mot toutes les qualités des corps que nous appercevons, par les
sens, ainsi dès que cet enfant ouvre les yeux, et qu'il voit la lumière, [sic] du jour, les parois de la
chambre ou il est né, l'image de la nourrice et des personnes qui
l'environnent, les sens qui frappent ses oreilles &c. se peignent et se
gravent dans son cerveau et y impriment des traces par lesquelles il a été
donnés a l'esprit de les considerer et de les connoître, et de la nos
premieres perceptions et nos premieres pensées.
De ces premieres
impressions les unes nous flatent et nous chatoüillent, les autres nous
fatiguent et nous blessent; il en est d'autres enfin que l'esprit regar= [f28v - 46.] de avec tranquillité, ou ce qui
est la même chose avec indifference, et de la les premieres passions dont nous
sommes agités: car nous aimons naturellement les objets qui nous plaisent, et
nous avons de l'aversion pour ceux qui nous blessent.
Les traces qui sont
gravées dans le cerveau par l'impression des objets, s'y conservent en
quelque maniere après que l'impression a cessé, ou ce qui est la même chose
les fibres du cerveau qui ont été ébranlés par les esprits animaux,
conservent nécessairement quelque disposition a se fléchir dans le même sens
qu'elles ont été flechies; et si par quelque cause que ce soit les esprits
viennent à couler de nouveau dans la partie du cerveau ou les traces sont
gravées, ces traces se reveillent par une necessité méchanique, et l'objet
quoique absent est representé de nouveau à l'esprit, ce qui est le principe
de la mémoire et de l'imagination.
[ f29r - 47.] Par exemple lorsqu'un enfant
regarde sa mere et qu'il l'écoute parler, son air, son visage sa bouche, ses
traits et la voix qu'il entend forment des traces contigües dans son cerveau
parce que tous nos sens aboutissent dans le même endroit du cerveau, et que
les nerfs optiques dont l'extension forme la retine, et les nerfs qui vont se
repandre dans l'organe de l'oüie sont ébranlés dans le même instant: ainsi
toutes les traces ne forment ensemble qu'une seule et même image d'ou vient
que lorsqu'une partie de cette image vient a se reveiller par la presence de
l'objet, les autres se reveillent aussi par une necessité méchanique; ainsi
lorsqu'il considere le visage de sa mere, il se rappelle le son de sa voix,
et le sonde cette voix le fait ressouvenir du visage et des traits de sa
mere.
Or ces traces se
reveillent d'autant plus facilement que les impressions qui les ont formées
ont [f29v - 48.] été plus violentes, et plus
souvent reïterées; et la raison en est sensible, c'est quelles sont plus
profondes.
Ainsi comme la faim est
une sensation très vive, et très importune, il est visible quelle doit graver
dans le cerveau de l'enfant des traces fort profondes. Lorsque cet enfant
l'éprouve pour la premiere fois, il ne connoit point encore ce qui peut
l'appaiser, et par consequent il ne souhaite pas de tetter; la seule chose
qu'il desire, c'est de se delivre de ce sentiment incommode qui le fatigue.
C'est pour cela qu'il s'agite, qu'il remüe sa langue, qu'il serre les levres,
et qu'il exprime sa salive: mais bien loin que cela serve a apaiser la faim,
il ne fait que l'irriter davantage; d'ou vient qu'il crie, et qu'il fond en
larmes.
Sa nourrice avertie par
ses cris lui presente ses mamelles, l'enfant s'y attache, il en presse le
mamelon avec les levres, et le lait qui rejaillit dans sa bouche [f30r - 49.] lui chatouïlle agréablement la langue et le palais, & appaise son inquietude en embarassant les parties salines de sa salive et du ferment de son estomac; il se mêlent [sic] dans la suite, avec son sang, le calme et le tempere, et sa faim s'appaise tout a fait pour quelque tems; mais comme le sang s'echauffe a force de rouler dans les vaisseaux et que ses parties balsamiques se dissipent peu a peu, et par la fermentation quelles souffrent, et par les secretions qui se font dans les couloirs, la salive et le ferment de l'estomac retrouvent bientôt leur premiere acrimonie, et la faim se reveille et [xxx] reveille par consequent toutes
les traces qui y sont contigües; par exemple celles qui representent sa
nourrice, les mamelles, le lait, et le plaisir qu'il a ressenti en l'avalant;
d'ou vient que l'enfant se represente toutes ces choses, ou ce qui est la
même chose, il s'en souvient, il les imagine à mesure que la faim recommence
a le presser.
[f30v - 50.] Je n'aurois jamais fait, si je
voulois rapporter en detail toutes les connoissances qu'un enfant acquiert
chaque jour, les diverses traces qui se gravent dans sa mémoire, et les
diverses passions dont il est agité a la presence des objets qui frappent ses
sens; ce détail même seroit inutile et superflu, puisqu'il n'est point de
fait particulier dont on ne puisse trouver la raison et y appliquant les
principes que l'on vient de proposer; ainsi je me reduirai a ce que je
croirai absolument necessaire pour éclaircir mon sujet mais avant de pousser
notre recherche plus avant, il faut nous arreter ici pendant quelque tems; et
faire quelque reflexions sur les premieres impressions des sens, et les
premieres [xxx] idées qui s'impriment dans
notre esprit
Nous remarquerons donc
I°. que les objets qui agissent sur nos sens, agissent sur eux de diverses
maniere[s], que tantot nous les
appercevons clairement et [f31r - 51.] distinctement,
et que tantôt il ne forment dans notre esprit que des idées obscures et
confuses.
Nous remarquerons 2°.
que l'idée est claire et distincte, c'est a dire, que l'objet est
parfaitement connu, lorsque nous appercevons clairement et distinctement
toutes les parties qui le composent; et elle est confuse, lorsqu'on ne
ressent que l'impression du tout, sans appercevoir en détail les parties
composantes. ce qu'il ne faut pourtant pas entendre à la rigueur puisqu'a le
prendre dans ce sens l'on ne pourroit dire d'aucun corps que nous en avons
une idée claire et distincte, puisque ce n'est que la superficie et l'ecorce
des objets qui frappe nos sens, et que l'interieur des corps ne fait aucune
impression sur nos organes; mais a le prendre dans une signification plus
étendue et selon le langage ordinaire, nous disons que nous avons une idée
claire et distincte d'un objet, lorsque nous le distinguons des autres
facilement et sans étude.
[ f31v - 52.] Il faut remarquer 3°. qu'il y a
une infinité de degres de clarté et de confusion parmi les idées qui se
forment dans notre esprit par les impressions que les objets font su nos
sens.
L'idée que nous avons
d'un objet est d'autant plus claire que nous en avons ressenti l'impression
par un plus grand nombre de sens que l'impression a été plus vive, qu'elle a duré
plus longtems, et que les organes ont été mieux disposés: par le défaut de
ces conditions elle devient toujours plus obscure et plus confuse.
Pour en donner un
exemple, supposons qu'on regarde un corps qui se meut, et que l'éloignement
soit tel qu'on ne distingue point si c'est un animal ou un corps inanimé,
pour lors l'idée que nous avons de ce corps est très obscure et très confuse.
S'il s'approche et qu'on
distingue que c'est un animal, l'idée est moins confuse que la precedente,
mais elle n'est pas encore fort claire: enfin elle devient [f32r - 53.] toujours plus claire et plus
distinct à mésure qu'on s'en approche d'avantage, qu'on le touche et qu'on
l'examine de plus près car pour lors l'on en distingue non seulement
l'espece, mais encore les particularités les moins sensibles; et l'image qui
s'en forme dans le cerveau et dans l'esprit est très vive, et très claire,
c'est-a-dire que l'objet nous est parfaitement sensible, parfaitement connu.
Il faut remarquer enfin
que dans les premiers jours de la vie 'un enfant, il se grave dans son
cerveau, et dans son esprit quantité d'idées, quelques-unes distinctes et la
plupart très confuses, et que cès idées confuses se rendent de jour en jour
plus claires par le nouvelles impressions que les objets font sur ses sens:
car le même objet qu'il n'apperçoit aujourd'hui que d'une maniere confuse
parce qu'il ne frape ses sens que foiblement, gravera demain une image claire
et distincte, parce qu'il les frapera vivement.
[f32v - 54.]
Chapitre VI.
Des premiers jugemens
des en=
fans, de la difference qu'il y a
de l'impression au jugement et
qu'il est le principe et la source
de nos jugemens.
Les objets qui agissent sur nos organes, impriment, comme nous avons dit dans le chapitre précedent, des traces dans le cerveau, toutes les qualités que nous appercevons par les sens s'y gravent à peu près comme un cachet sur de la cire, ne forment toutes ensemble qu'une seule et même image, et les parties qui composent cette image sont si étrotement unies ensemble lors quelles ont été retracés plusieurs fois [xxx] par des impressions reïterées, qu'a mesure que quelqu'unes des ces traces vient à se reveiller [f33r - 55.] par la presence de l'objet, les autres se reveillent aussi par une necessité méchanique: ce qui non seulement est la source de la mémoire et de l'imagination comme nous l'avons dit dans le chapitre precedent, mais encore des jugemens que nous portons des objets qui frapent nos sens, comme on va le montrer par quelques exemples.
Lorsque j'entends le son d'une cloche, que la voix d'un de mes amis frape mes oreilles, que je considere de loin ou par derriere quelque personne de ma connoissance, le son de cette corde, ou cette voix que j'entends, cette idée confuse que la presence de cette personne forme dans mon esprit, me font juger sur le champ que c'est mon ami qui parle, que [xxx] c'est une cloche qui fait le bruit qui retentit a mes oreilles et que cet homme que je considere, est un tel que je connois particulierement il n'y a qu'un sens de frapé, il n'y a qu'une trace d'é= [ f33v - 56.] d'ébranlée par la presence de
l'objet: cependant toute l'image se renouvelle; et il s'en faut peu qu'elle
ne soit aussi vive que lorsque toutes les parties de l'objet ont frapé mes
sens clairement et distinctement.
Ainsi la seule difference
que je trouve entre le jugement et l'impression; c'est que dans l'impression
l'on voit ou l'on sens clairement et distinctement toutes les parties de
l'objet, au lieu que dans le jugement il n'y a qu'une partie de l'objet qui
agisse sur nos sens, et le reste de l'image se reveille, parce que les traces
qui la composent sont si etroitement unies ensemble que les esprits roulent
de l'une dans l'autre par leur [xxx] pente naturelle: en un
mot, l'impression grave l'image dans le cerveau, le jugement la suppose
gravée.
Ce que je viens
d'avancer est si evident et si sensible, que j'ai peine a croire qu'on puisse
le revoquer en doute; cependant il suit de la que les idées qui [f34v - 57.] qui [sic] ont été unies dans l'impression
doivent se representer unies dans le jugement; et qu'au contraire celles qi
ont été séparées dans l'impression doivent se representer distinctes separées
dans le jugement.
Il suit enfin que les
traces qui ont été gravées dans le cerveau doivent dans le jugement conserver
la situation dans laquelle elles ont été gravées dans l'impression, et se
reveiller dans le même ordre. ainsi par ces seuls principes, il est très bien
facile d'expliquer toute la méchanique de nos jugemens, et de developper le
maniere dont les enfans apprennent à connoître les choses, et à en juger.
Si vous voulez par
exemple savoir comment un enfant qui entend la voix de sa mere la distingue
et juge que c'est sa mere qui parle; je vous ferai remarquer que cet enfant
ayant vu sa mere, et l'ayant entendue parler dans le même tems, l'impression
que cette voix a fait dans son cerveau s'est unie a celle que son visage, ses
traits et le reste de sa [f34v - 58.] personne y ont gravées; ainsi
l'une venant a se reveiller, les autres se reveillent en même tems par une
necessité méchanique. de la vient que lorsque la mere recommence a parler,
non seulement l'idée de sa voix se retrace dans le cerveau de l'enfant, mais
encore celles de son visage et du reste de sa personne se reveillent en même
tems de sorte que l'enfant juge que c'est sa mere qui parle.
La même chose n'arrivera
pas, si la voix qu'il entend est fort differente de celle de sa mere; par[ce] que celle cy faisant une impression tout a fait differente ou l'idée de sa mere ne se reveillera point, et pour lors il ne pensera point a elle,ou si cette idée se reveille, les traces de la voix qu'il entend, et celles qui represente [sic] sa mere seront distinctes et separées. ainsi bien loin d'assurer que c'est sa mere qui parle, il fera un jugement opposé, et niera que ce soit elle qu'il ait entendu parler.
[f36r - 59.] Mais si cette voix à beaucoup de ressemblance a celle de sa mere, je ne doute point qu'il ne les confondent, et que l'idée de sa mere venant à se reveiller elle ne soit contigüe a l'idée de cette voix, et par consequent qu'il ne juge que c'est sa mere qui parle. mais comme il voit qu'il s'est mépris dès qu'il ouvre les yeux, et qu'il se forme dans son cerveau une image tout a fait differente de celle de sa mere, s'il entend la même voix une seconde fois, il l'unira a cette derniere image, s'il a remarqué quelque caractere distinctif de cette voix et celle de sa mere; mais s'il n'a point remarqué cette difference losqu'il entendra cette voix pour la seconde fois, l'idée de sa mere et celle de cette personne venant à se reveiller en même tems il l'attribuera tantot à l'une et tantôt à l'autre, ou bien il sera en suspens et en doute sans se determiner entre elle[s], car le doute n'est autre chose que cet etat de l'ame
qui ne sçait a quoi [f36v - 60.] se determiner entre les
diverses idées qui se presentent a l'esprit.
Nous ne pouvons pas
douter que ce ne soit ainsi que les enfans se determinent dans leurs
jugemens, puisque nous suivons exactement cette regle pendant tout le cours
de la vie, et que nous jugeons par analogie de tous les objets que nous ne
connoissons qu'imparfaitement. Si l'on nous presente, par exemple, quelque
fruit ou quelque ragoût dont nous n'avons jamais goûté, nous jugeons du goût
qui nous est caché par la couleur et par l'odeur qui nous sont sensible[s] .
Or si tous les hommes
jugent par analogie, il est visible que les enfans doivent juger sur la
moindre ressemblance, et confondre tous les objets nouveaux qui frappent leur[s] sens d'une maniere confuseavec quelqu'un de ceux quils
connoissent distinctement: de même a peu près que nous confondont un animal
etranger que nous considerons de loin, avec quelqu'un de nos [f37r - 61.] animaux domestiqus, car l'on
peut regarder tous les objets nouveaux qui se presentent aux yeux des enfans
comme des raretés qui arrivent d'un païs inconnu; et lorsqu'il ne les
frappent pont assez vivement pour graver dans leur cerveau des images claires
et distinctes, les images confuses qu'ils y forment, reveillent quelqu'un des
idées qui y sont gravées; de la vient que les enfans les confondent ensemble
, et qu'ils jugent que le corps qu'ils voyent confusement est le même que
quelqu'un de ceux avec lequel celui cy à de la ressemblance.
Mais si cet objet fait
de nouvelles impressions su ses sens, qu'elles soient vives ou distinctes;
pour los l'idée de ce corps sera distincte, il en sentira la difference et ne
le confondra plus avec les autres. je dis qu'il en sentira, et non qu'il en
remarquea les differences, parce que nous connoissons bien plutôt la
diversité des corps par sentiment que par une [f37v - 62.] connoissance distincte des
differences qui sont entr'eux, et nous serions souvent fort embarassés à
expliquer la différence qu'il y a entre deux animaux, deux diamans &c.
qui se ressemblent quoi que nous les distinguions parfaitement l'un de
l'autre. c'est le tout qui fait une impression diverse qu'on sent et qu'on
apperçoit clairement snas qu'on fasse attention aux diferences particulieres
qui les distinguent.
Il suit naturellement de ce que l'on vient d'etablir, que les premiers jugemens des enfans doivent être fort sujets à l'erreur, puisqu'ils confondent tout et qu'ainsi s'ils jugent quelque fois selon la verité, c'est l'effet du hazard, et non pas d'une solide lumiere.
Il suit 2°. qu'il y a
fort peu de difference entre la mémoire et le jugement, ou pour mieux dire
que le jugement n'est qu'une espece de mémoi= [f38r - 63.] re et de ressouvenir des
diverses faces [corrigé de: "forces"] qu'on a observées dans un
objet; et par consequent il est visible qu'a mesure qu'on en a plus souvent
ressenti l'impression, et par un grand nombre de sens, et que les liaisons
des traces qui representent les diverses qualités des objets sont plus
exactes, l'on doit en porter un plus grand nombre de jugemens, et que ces
jugemens doivent être d'autant plus conformes à la verité. car nos jugemens
ne sont veritables qu'autant qu'ils sont conformes aux impressions que les
objets font sur nous, et ils sont d'autant plus conformes a cès impressions que
ces impressions ont été plus souvent reïterées. ainsi comme dans les premiers
jours de leur vie les enfans n'ont recû l'impression que d'un petit nombre
d'objets, et que la plupart de leurs idées sont très superficielles; il est
visibles que le commencement de leur vie doit être rempli d'erreur, de doute et d'incertitude[,] ce qui est très conforme a l'experience.
[ f38v - 64.] Il suit 3°. que le jugement des enfans doit se fortifier a mesure qu'ils avancent en age, parce qu'il se grave toujours des nouvelles idées dans leur cerveau, et que les idées confuses qui y sont gravées se rendent de jour en jour plus claires et plus distinctes. d'ou vient qu'il leur faut beaucoup moins de clarté d'impression pour juger sainement des [xxx] objets qui frappent leurs sens et les distinguer les unes des autres: car comme nous avons vu dans le chapitre precedent, c'est par des impressions reïteré[e]s que les images des objets se perfectionnent, et que
les diverses parties qui les composent se lient etroitement ensemble et par
consequent elles se reveillent toutes plus facilement, lorsqu'une de ces
parties est representée a l'esprit par la presence de l'objet.
[f39r - 65.]
Chapitre VII.
L'on explique comment
les
mouvemens qui accompagnent
les passions de l'ame manifes=
tent nos pensées.
Tous les animaux ont une espece
de langage, ils se parlent a leur maniere, ils s'interrogent et se repondent;
et la nature leur a donné des voix pour exprimer leurs besoins, et pour
exprimer les passions dont ils sont agités, mais ces voix sont assez
imparfaites, l'homme seul par un privilege particulier a l'usage de la parole
pour expliquer ses pensées les plus cachées, et manifester les mouvemens de
son cœur les plus secrets. tâchons de développer le mystere de ce double
langage, d'en découvrir les principes et d'expliquer la maniere dont l'enfant
en apprend la signification et l'usage.
[ f39 v - 66.] Le premier de ces langages
consiste dans le mouvement des yeux l'alteration du visage, et dans
l'aptitude des parties; en un mot dans un certain je sçait quoi qu'il est
difficile d'exprimer, mais qui se fait entendre sans peine: langage d'autant
plus éloquent qu'il n'est point suspect d'artifice, qu'il entraine sans
violence et qu'il persuade toujours.
L'on voit bien sans que
je m'explique davantage que c'est des mouvemens qui accompagnent les passions
de l'ame dont je veux parler; il s'agit donc d'en decouvrir les causes et
d'en éclaircir le méchanique cela n'est pas difficile: nous en avons plus
haut découvert les principes; car nous avons fait voir que par l'action des
corps externes qui agissent sur nos organes, les nefs qui s'y distribuent
sont ébralés, les esprits obligés de remonter vers leurs sources ou ils
ébranlent les fibres du cerveau et causent les perceptions et les passions de
l'ame.
[f40r - 67.] Nous avons fait voir encore que
la flexion des fibres du cerveau est necessairement suivie de l'écoulement
des esprits dans les parties. de la ces mouvemens impetueux qui accompagnent
la colere; de la cette palpitation de cœur, et ce tremblement des membres
qu'on remarque dans crainte; de la en un mot les diverses mouvemens qu'on
observe dans les passions.
Tout cela suit, dis je,
des diverses flexions des fibres du cerveau, lesquelles, commenous avons dit,
ouvrent et bouchent à reprises les origines des nerfs qui se distribuent dans
les muscles: car la nature a placé cès nerfs avec tant de sagesse que les
flexions des fibres du cerveau, qui causent les passions de l'ame, sont
suivies par une necessité méchaniquedes mouvemens qui peuvent manifester ou
satisfaire ces passions.
Ces principes posés, il
est facile de rendre [f40v - 68.] raison pourquoi la plupart des
hommes sont agités des mêmes passions a la presence des mêmes objets: car comme
la tissure de leur cerveau est fort semblable, et que les origines des nerfs
sont placé[e]s de la même maniere ou peu
s'en faut, il est visible non seulement que les objets doivent faire des
impressions semblables sur les organes, mais encore qu'ils doivent ébranler
de la même maniere les fibres du cerveau, et causer les mêmes mouvemens dans
les muscles.
Mais comme cette
ressemblance des organes, de la distribtions des nerfs et surtout des esprits
animaux qui remplissent le cerveau n'est pas exactement la même dans tous les
hommes, et qu'il se trouve presque toujours quelque petite difference, l'on
ne doit point être surpris de la varieté qu'on remarque dans les passions des
hommes et dans les mouvemens qui les accompagnent, et l'on ne doit pas non [f41r - 69.] plus être surpris de ce qu'un
meme homme n'est pas toujours également frappé du même objet, et que ce qui
le mettoit autrefois en trouble et en fureur le laisse aujourd'hui
tranquille, et ne fait sur son esprit que des impressions fort legeres.
Il n'y auroit qu'a
etendre les principes pour rendre raison de toutes les passions des hommes,
et de toutes les differences qu'on y observe: mais comme ce n'est pas ici le
lieu de la faire ce que le lecteur peut très facilement faire l'application
des principes qu'on vient de propose l'on se reduira a expliquer un petit
nombre de phénomenes qui sont essentiels a notre sujet.
L'on demande donc
comment par les mouvemens qui accompagnent les passions des hommes nous
connoissons et leur passions et leurs pensées, pourquoi, par exemple, en
voyant un homme blessé qui crie, qui se plaint et que se lamente, nous
jugeons d'abord qu'il souffre des douleurs cruelles.
[f41v - 70.] L'on demande 2°. pourquoi dans
ces occasions nous sommes touches de compassion et remplis de tristesse.
La reponse a ces deux
questions est bien facile: car pour ce qui regarde la premiere, il est
certain que nous devons juger que ce blessé souffre, puisque nous avons
experimenté mille fois que les cris, et les plaintes sont des compagnes
inséparables de la douleur.
Nous le connoissons 2°.
par la tristesse et la douleur qu'ils nous causent; ce qui est la seconde
difficulté que nous nous sommes proposés de [xxx]
resoudre.
Pour cela il est bon de
repeter ici quelques remarques que nous avons fait plus haut.
I°. Que tous les hommes
sont faits a peu près de la même maniere.
La seconde qui est une
suite de la premiere, c'est que les mêmes objets font sur eux des impressions
peu differentes.
D'ou il est aisé de
conclure que les passions [f42r - 71.] d'autrui se representant dans
notre cerveau doivent nous en inspirer de semblables. de la vient que nous
sommes affliges avec ceux qui souffrent, et que la joie que nous voyons
éclater sur le visage de nos amis, se repand jusques dans notre cœur
[ f42v - 72.]
Chapitre VIII.
De la parole.
Le langage dont nous venons de
parler est sans doute fort vif et fort sensible: mais il est certain qu'il
est trop borné, puisqu'il ne donne que des idées confuses de la situation du
cœur de l'homme, et non pas de ces idées distinctes qui en developent [sic] tous les replis e qui nous
montrent a decouvert ce qu'il y a de plus caché. la parole suplée ce défaut;
c'est par elle qu'il est donné a l'homme de de découvrir le fond de son cœur,
et de representer se pensées les plus secrettes: il y trouve des termes pour
exprimer et tous les objets qui frapent ses sens, et tous les mouvemens
qu'ils excitent dans son cœur.
L'on peut dire en un
sens qu'elles est naturelle a l'homme, puis qu'elle est repandue par tout le [f43r - 73.] monde, ce qu'elle est en usage
parmi toutes les nations. mais les termes dont nous nous servons pour nous
expliquer ne sont point un don de la nature, nous avons besoin d'application
et d'etude pour apprendre ce qu'ils signifient et pour nous en faciliter la
prononciation c'est ce que la diversité des langues, la difficulté que nous
trouvons a apprendre les langues étrangeres, le tems que les enfans employent
à apprendre la langue de leur païs, nous provent d'une maniere convainquante.
il n'est pas difficile d'expliquer la maniere dont les enfans apprennent la
signification des paroles, la méchanique en est la même que des autres
jugemens dont nous avons parlé plus haut: ainsi comme nous avons fait voir
que lorsque deux faces differentes d'un même objet frapent nos sens dans le
même instant , elles forment deux traces contigües dans le cerveau et que
lorsqu'une de cès traces vient a se reveiller, l'autre se reveille aussi par [f43v - 74.] une necessité méchanique; de
sorte par exemple qu'en considerant la blancheur du sucre l'on se rappelle la
douceur: il est visible de même que si les idées des termes s'unissent dans
le cerveau aux idées des objets qui frapent nos yeux notre imagination doit
nous representer ces objets lorsque nous entendons repeter les termes qui les
signifient.
Or il est clair que
lorsqu'un enfant entend prononcer le nom de son Pere et de sa mere, et qu'il [xxx] voit en même tems que son Pere
repon, et que sa mere s'avance, ces termes doivent s'unir dans son son
cerveau aux idées qui les representent; et par consequent les idées de son
Pere, et de sa mere doivent se reveiller, lorsqu'il entend prononcer leurs
noms. C'est ainsi que la plupart des objets qui frapent les sens des enfans
se gravent dans leur cerveau, et c'est ainsi qu'ils apprennent la
signification d'une infinité de termes dans le commencement de leur vie. Dans
la suite ils ont [f44r - 75.] une voye plus abregée et qui ne
demande pas tant de reflexion c'est l'instruction de leurs parens ou de ceux
qui sont chargés de leur conduite.
Il ne faut pas croire
cependant qu'ils apprennent sans peine ce que les termes signifient, il faut
qu'ils les entendent repeter plusieurs fois pour qu'ils s'inculquent et se
gravent dans leur memoire, et que les idées des objets qui y sont unis se
representent sur le champ, ce qui ne s'acquiert que par une longue habitude
et des impressions souvent reïterées.
Lorsque cette habitude
n'est pas encore formée et qu'ils n'ont pas contracté cette facilité, les
termes qu'ils entendent prononcer ne representent rien de clair et de
distinct a leur esprit, et n'y excitent que des idées confuses, non seulement
parce que les idées des termes ne sont pas asséz distinctes dans leur
cerveau, mais aussi parce que ceux qu'ils entendent parler ne les prononcent
pas toujours d'une maniere distincte.[ f44v - 76.]
Il est facile de nous
convaincre de cette verité si nous faisons attention a ce qui nous arrive a
nous mêmes qui sommes dans un age plus avancé, et si nous considerons avec
quelle facilité nous oublions les noms des choses dont l'usage nous est rare,
et que ce n'est qu'après quelque reflexion que nous concevons ce qu'on veut
nous dire lorsqu'on nous parle d'une maniere confuse: de telle sorte que
c'est moins la distinction de tous les termes que leur arrangement et
plusieurs autres circostances, qui nous font entendre le sens du discours.
Les bornes que je me
suis prescrites ne me permettent pas de faire des reflexions plus etendues
sur cette matiere; je dirai seulement (ce qu'on ne peut nier) que nous avons
des termes pour exprimer et les objets qui frappent nos sens, et les
mouvemens de notre esprit et de notre cœur, c'est a dire, nos perceptions et
nos volontes; mais ces derniers d'une maniere plus imparfaite que les autres,
parce que l'idée [f45r - 77.] n'en est pas si vive, et les enfans sont longtems à en connoître la
force, parce que ce n'est que par des reflexions reïterées sur les actions
qui accompagnent ces paroles, qu'ils en conçoivent la signification.
Que si vous voulez
savoir comment les enfans après avoir connu la signification des termes,
apprennent enfin à les prononcer, je pourrois reprendre en deux mots que
c'est une suite necessaire de l'imitation des animaux; ce qui est un rpincipe
que nous avons etabli dans le chapitre precedent: mais je crois qu'il est
mieux d'en faire ici une application particuliere.
Pour cela, je suppose
d'abord ce qui est incontestable, que nos parole sont formées par le
mouvemens de la langue et des autres parties qui servent a modifier la voix;
que le mouvement de la langue sont des suites de l'écoulement des esprits qui
se repandent dans les muscles, qui par [f45v - 78.] l'entrelassement
de leurs fibres composent cette partie, et que l'écoulement des esprits dans
cette partie depend de la maniere dont les entrées des nerfs qui s'y
distribuent sont disposées.
2°. Je suppose que la
dispositions de l'entrée des nerfs change a mesure qu'il se fait dans le
cerveau de nouveaux mouvemens et diverses flexions des fibres, par exemple
lorsque la fibre A. est flechie, l'entré du nerf B. est bouchée, et celle du
nerf C. est élargie; au lieu que par la flexion de la fibre B. l'entrée du
nerf C. est bouchée, et celle du nerf B. est elargie.
3° Je suppose que c'est de la
diverse disposition de l'entrée des nerfs de la langue que derivent les
divers mouvemens de la langue qui forment ce nombre presqu’infini de sons
dont les langues sont composées.
4° Je suppose enfin que
lorsqu'il se fait de semblables flexions dans le cerveau de diverses
personnes, [f46r - 79.] il doit se faire les mêmes
mouvemens dans les parties, a moins qu'il n'y ait quelque raison particuliere
qui s'y oppose.
Outre que ces
suppositions sont claires d'elles mêmes, j'en ai demontré la verité dans quelques
endroits de cet ouvrage; ainsi je suis en droit de les supposer et de les
regarder comme autant de principes qu'on ne peut revoquer en doute. j'ai
encore droit de regarder comme incontestables toutes les consequences qui
suivent necessairement de cès principes.
Ainsi, comme l'on en conclût naturellement, que s'il se fait dans le cerveau des [xxx: longue rature] enfans le même mouvement que dans le cerveau de
ceux qu'ils entendent parler, leur langue doit se mouvoir de la même manière,
et qu'ils doivent repeter les termes qu'ils entendent prononcer.
Je n'ai qu'à prouver que
les termes qu'on pro= [f46v - 80.] nonce devant un enfant gravent
dans son cerveau des traces semblables a celles qui sont empreintes dans e
cerveau de celui qui les profere: car si cela est ainsi, il est clair que les
enfans doivent repeter les paroles qu'ils entendent dire.
Or cette preuve n'est
pas difficile c'est un fait dont l'experience nous convainc tous les jours:
les enfans repetent pour l'ordinaire ce qu'ils entendent dire; et non
seulement les enfans, mais encore les hommes faits, donc la plupart siflent
ou chantent sans y penser, lorsqu'ils entendent chanter ou sifler.
Qu'on ne dise point que
c'est ici un cercle vicieux par lequel je prouve ce qui est en question, en
supposant ce qui est en question: car cette imitation est un fait constant
dont il faut rendre raison. il est certain qu'elle suppose dans la langue et
dans le cerveau de celui qui imite, des mouvemens semblables a ceux qui se
font dans la langue et dans le cerveau de [f47r - 81.] celui qui est imité; et par consequent l'on est
contraint d'avouer que les paroles qu'on prononce devant un enfant gravent
dans son cerveau des traces semblables a celle qui sont empreintes dans le
cerveau de celui qui parle.
Cette imitation établie,
il ne reste plus aucune dificulté [sic] sur la maniere dont
les enfans apprennent a parler; car l'on decouvre sans peine la raison
pourquoi ils apprennent a prononcer les paroles dans le tems même qu'ils en
apprennent la signification.
L'on voit encore
pourquoi les enfans prononcent les termes de la même maniere qu'ils les
entendent prononcer; et que non seulement ils apprennent leur langue
naturelle, mais encore pourquoi il succent, pour ainsi dire, avec le lait
l'accent de leur patrie. enfin il n'est point de phénomene qui regarde la
prononciation qu'on n'explique sans peine par ce principe.
Il faut pourtant
remarquer que cette prononciation [f47v - 82.] coute
beaucoup aux enfans, et qu'ils ont besoin d'etude et d'application pour s'en
faciliter l'usage. En effet les enfans défigurent presque toutes les paroles
qu'ils prononcent; il se font d'abord un langage inintelligible à tout le
reste des hommes, et leur langue ne se denoue qu'après un espace de tems
considérable. et la raison en est claire, c'est que l'entrée des nerfs qui
s'y distribuent n'est pas encore assés aisée, ni les fibres musculaires de
cette partie assez flexible pour former toutes sortes de sons: semblables en
cela a ceux qui apprennent à danser ou à jouer de quelque instrument;
lesquels ne peuvent sur le champ executer ce que les maîtres leur montrent,
et ne se rendent habile[s] que par l'exercice et l'usage.
[ f48r - 83.]
Chapitre IX.
De la memoire.
Nous avons parlé de la mémoire
dans le cinquiême chapitre de ce traité, mais nous l'avons fait d'une maniere
fort abregée: c'est ici le lieu de retoucher ce qu'on a dit en cet endroit,
et d'appliquer a quelqu'exemples les [xxx: à demi raturé] principes que nous y
avons proposé.
Nous prouverons donc que
quelque vaste et quelque étendue que soit la mémoire des hommes, elle ne se
forme et ne subsiste que par les traces qui sont gravée dans le cerveau, nous
prouverons dis je que c’est par le moyen de ces traces que nous nous rappelons
la grandeur, la figure, le mouvement, le son, le goût et les autres qualités
des corps qui ont frapé nos sens, que c’est par elles que nous nous
ressouvenons des tems, des lieux, et de toutes les circonstances que nous
avons remarquées ; que c’est enfin ces traces qui font revivre [f48v - 84.] nos reflexions, nos desirs nos
esperances, nos doutes, nos irresolutions ; en un mot toutes les pensées de
notre esprit, et tous les mouvemens de notre cœur.
Pour remplir notre
dessein, nous n’avons qu’à montrer deux choses ; l’une que tout ce que notre
esprit apperçoit, il l’apperçoit par l’ébranlement des fibres du cerveau, ou
ce qui est la même chose, par les traces qui s’y impriment. L’autre que les
traces qui sont gravées dans le cerveau doivent se reveiller en certaines
occasions, et par consequent representer à l’esprit ce qu’il a apperçu
autrefois.
Nous avons démontré la
première de ces propositions dans le 3e Chapitre de ce livre, ou
nous avons prouvé que nous ne pensons qu’en consequence de l’ébranlement des
fibres du cerveau, ainsi le fait est certain ; et la difficulté qui reste ne
roule que sur la maniere.
Or cette maniere n'est
pas difficile a trouver [f49r - 85.] pour ce qui regarde les corps
qui agissent sur nos sens : car comme nous avons dit plus haut, ils ébranlent
les nerfs qui se distribuent dans les organes, et en repoussant les esprit
animaux vers le cerveau, ils en ébranlent et flechissent les fibres, y
impriment leurs caracteres et y gravent leurs images que l’esprit apperçoit
et contemple.
La maniere dont nos
pensées et nos reflexions s’impriment dans notre mémoire ne paroit pas si
clairement : car comme ce sont des actions de l’esprit, et que l’esprit par
lui même n’agit point sur les corps, il est visible quelles ne causent aucun
ébranlement dans les fibres du cerveau et par consequent quelles n’y gravent
aucune trace il faut donc chercher ailleurs la cause qui les impriment dans
notre mémoire, et les traces qui le representent a notre esprit.
Nous remarquerons donc
I°. qu’il n’est pas besoin de reflexion pour connoître ce qu’on pense.
[f48v - 86.] Nous remarquerons 2°. que pour
nous souvenir de ce que nous avons pensé, il n’est pas necessaire que nos
pensées gravent des traces dans le cerveau et que pour produire cet effet il
suffit qu’il se fasse dans le cerveau des mouvemens semblables à ceux qui ont
excité nos premieres pensées. Car dans cette occasion il est visible que ces
mêmes objets doivent se representer a l’esprit, ou ce qui est la même chose,
nous devons nous rappeler nos prémieres pensées. Ainsi toute la difficulté se
dissipe par les remarques, et il n’est point de phénomènes qui regarde la
mémoire de nos pensées qu’on ne puisse expliquer par les principes que nous
avons proposez.
Le doute par exemple,
est une pensée de l’esprit qui comme nous avons dit ailleurs, demeure en
suspens sans porter de jugement certain, ni se determiner entre les divers
objets qui se presentent a l’imagination. Ainsi il est certain qu’il
n’ébranle pas les fibres du cerveau, et qu’il n’y imprime point de traces :
mais comme [f49r - 87.] l’esprit n’est en doute qu’à
l’occasion des traces qui se trouvent gravées dans le cerveau, il est
visible, que si ces traces viennent a se reveiller elles representeront a
l’esprit le doute dont il étoit agité, et par consequent qu’on se
ressouviendra que l’on a douté.
Appliquez ce que l’on
vient de dire du doute aux mouvemens de notre volonté ; et vous verrez que
quoique ces mouvemens ne gravent point de traces dans le cerveau, cependant
comme ils sont toujours des suites des idées de l’entendement et que ces
idées sont unies et dependantes des traces qui s’impriment dans les fibres du
cerveau, il est visible que les mouvemens de notre volonté en dependent aussi
en quelque maniere ; et par consequent si les mêmes traces viennent a se
reveiller elles doivent representer à l’esprit et les idées qui l’ont
autrefois écaliré et les mouvemens de la volonté qui en ont été les suites,
et l’on doit se ressouvenir de ce qu’on a voulu, ou ce qui est la [f49v - 88.] même chose, des passions dont
on fut agité.
Voilà la premiere de nos
propositions prouvées : tachôns d’éclaircir le seconde et de prouver que les
traces qui sont gravées dans le cerveau doivent se reveiller en certaines
occasions.
Pour cela il n’y a qu’a decouvrir
les causes qui son capables de produire cet effet elles sont faciles a
trouver à trouver [mot répété] : il suffit pour cela que les esprit
animaux soient poussez dans l’endroit ou ces traces sont gravées : car il est
visible que dans cette occasion les esprits doivent se mouvoir dans ces
traces, les reveiller et representer a l’esprit les objets qui y sont gravez.
Ainsi toutes les causes
qui repousseront les esprits vers le cerveau, comme les impressions des sens,
et les mouvemens qui se feront dans la machine, par lesquels les nerfs seront
ébranlez, produiront cet effet par une nécessité mécha= [f50r - 89.] nique. Il ne reste donc plus
que d’en faire l’application à quelques exemples.
Supposons donc qu’en
voyant une belle femme un homme en devient amoureux ; que les yeux soient
agréablement surpris, et que son cœur en soit sensiblement touché ; il est
certain que dans cette occasion l’éclat de son sein, la douceur ou la vivacité de ses yeux, la regularité de ses traits la majesté de son port, l’agrement de ses actions, et ce charme qui est repandu dans toute sa
personne font des impressions très vives dans son esprit et gravent dans son
cerveau des traces aussi profondes que la blessure de son cœur.
Il est certain encore
que ces traces doivent s’unir avec celles qui representent le lieu où il l’a
vûe, les personnes qui etoient avec elle, et le reste des circonstances dont
la perte de sa liberté vient d’être suivie ; et par consequent il est visible
que si quel= [f50v - 90.] qu’une de ces traces vient à se
reveiller, les autres doivent se reveiller aussi par une necessité
méchanique.
Supposons donc qu’il
repasse par le même endroit, ou qu’il rencontre quelqu’une de ses compagnes
il est visible dis-je, que dans ces occasions l’idée de ces objets ne doit
pas se reveiller toute seule, mais elle doit reveiller encore les traces qui
sont unies avec elles : ainsi il doit se ressouvenir non seulement qu’il a
passé par cet endroit ou qu’il a vu la personne qu’il rencontre ; mais il
doit encore se representer l’objet de son amour avec tous ses attraits, les
discours qu’il a entendus l’admiration dont il a été saisi, et tous les
mouvemens qu’il a éprouvez.
Par la même raison si
l’on repasse par un endroit ou l’on ait couru quelque danger, nous devons
nous rappeller et le danger que nous avons couru, et ses causes et ses
circonstances qui l’ont accom= [f51r - 91.] pagné
et les passions qui nous ont agité, parce que ces idées etant unies dans le
cerveau a mesure que l’une vient a se reveiller, le cours des esprits animaux
reveille les autres par une necessité méchanique.
Si le lecteur veut
prendre la peine de faire des semblables applications sur d’autres sujets, il decouvrira facilement la raison pourquoi il se remet si facilement les principales actions de sa vie, leurs liaisons, et les circonstances dont elles ont été suivies ; en un mot, il n’est point de phenomene qui regarde la
mémoire qu’il n’explique sans peine.
Pour achever en peu de
mots tout ce qu’il est necessaire de savoir sur cette matière, il ne reste
plus qu’à decouvrir les causes de la diversité qu’on remarque dans la mémoire des hommes, soit par rapport# [# adjonction # : a l’age, soit par
rapport] au tempérament, soit par rapport aux divers caracteres de l’esprit.
[ f50v - 92.] Mais tout cela est bien facile
pour peu qu’on entend ce principe, que nous ne nous ressouvenons que de ce
qui est gravé dans le cerveau, et que les traces qui sont superficielles
s’effacent facilement, et que celles qui sont profondes se conservent pendant
longtems.
Car l’on voit d’abord
qu’une suite naturelle de ce principe c’est que les objets extraordinaires et
ceux qui animent les passions doivent se graver profondement dans la mémoire,
et que l’on doit oublier facilement ce qui est indifferent ou qui n’excite
pas notre attention, ce qui est conforme à l’expérience.
C’est encore une suite
de ce principe que si à l’occasion du temperament, l’un prend feu sur une
chose que l’autre regarde avec indifference, l’un doit l’oublier sans peine,
et l’autre en conserver longtems la mémoire, puisque dans l’un les traces
sont profondes et quelles sont superficielles [f51r - 93.] dans l’autre, par la même
raison les enfans doivent apprendre plus facilement que les hommes faits,
parce que les fibres de leur cerveau sont plus flexibles; et que les images
des objets s’y impriment plus facilement; ils doivent aussi oublier plus
vite, parce que les nouvelles idées qui s’impriment dans le cerveau effacent
les premieres &c.
[ f51v - 94.]
Chapitre X.
De L’imagination.
Il y a fort peu de difference
entre la mémoire et l’imagination : elle ne consiste qu’en ce que les images
sont plus vive dans l’imagination que dans la mémoire, et que l’imagination
regarde plutôt le present et l’avenir que le passé. Au lieu que la mémoire ne
considère que le passé, sans porter ses vues dans l’avenir.
Le principe en est aussi
le même : car les traces qui sont gravées dans le cerveau, lesquelles comme
nous l’avons fait voir, sont le principe de la mémoire, sont aussi le
principe de l’imagination.
Lorsque ces traces se
reveillent d’une maniere tranquille, et quelles nous representent les objets
qui ont frapé nos sens, sans mouvoir nos passions et sans detourner notre
esprit de l’attention qu’il doit [f52r - 95.] porter
aux objets qui agissent sur nos organes, c’est ce qu’on appelle mémoire ;
mais lorsque ces traces sont presque aussi vivement ébranlées que si l’objet
étoit present, on l’appelle imagination : ainsi la memoire et l’imagination
ne different entr’elles que par la vivacité de l’impression.
Or, cette diversité
procede ou de la nature des traces qui sont plus ou moins profondes, ou de la
manière dont les esprits animaux y sont poussez, ou de la diverse tension des
organes, ou pour mieux dire de ces trois causes ensembles.
Lorsque les traces sont
fort profondes, elles sont naturellement fort flexibles ; et par consequent
les esprits animaux qui sont poussez avec quelque force dans ces traces, les
ébranlent fortement et causent par consequent une vive impression ; en quoi
consiste l’imagination. C’est par cette raison que ceux qui sont agités de
quelque passion violente d’amour, de haine, [f52v - 96.] de colere &c. et ceux qui sont naturellement
rêveurs et distraits ont l’imagination beaucoup plus vive que les autres ; et
que ceux qui sont atteints de cette espece de folie que nous appelons
mélancolie l’ont si forte qu’ils sont absolument incapables de faire
attention aux objets qui frapent leurs sens, et qu’ils rapportent tout a
l’objet de leur folie.
Par une raison contraire
lorsque les traces du cerveau sont plus superficielles et que les esprits les
ébranlent foiblement, notre attention est partagée entre les objets quelles
nous representent, et les objets qui frapent nos sens : et dans cet etat nous
connoissons parfaitement et la presence des uns et l’absence des autres en
quoi consiste la memoire.
Il est aisé de se
convaincre que la mémoire consiste dans cette attention partagée, si l’on
considere que les images qui nous frapent pendant le sommeil sont un pur
effet de l’imagination, et quelles [f53r - 97.] nous
paroissent toujôurs presentes ; parce que nos sens étant assoupis, et ne
presentant point par consequent de nouvelles idées a l’esprit, il ne s’occupe
que de celles que l’imagination lui suggère, au lieu que pendant la veille
l’esprit sans cesse averti par l’ébranlement des sens, decouvre sans peine
l’erreur de l’imagination.
[f53v - 98.]
Chapitre XI.
Des prejugez.
Les traces qui sont gravées dans
le cerveau ne sont pas seulement les principes de la mémoire, et de
l’imagination, elles sont encore le principe et la source de tous nos
jugemens, et tous nos raisonnemens, de toutes nos connoissances, et de toutes
nos passions : sans le secours de ces traces nous resterions toujôurs dans
une ignorance profonde : nous ne ferions aucune reflexion, parce que nos
reflexions supposent nos connoissances, l’experience ne serviroit pont a
augmenter nos lumieres, et quoique nos sens soient a tous momens frapes par
un nombre presque infini d’objets, nous n’en deviendrions jamais plus
habiles.
Enfin notre esprit serait
toujôurs dans le même etat [f54r - 99.] que
lorsqu’il a vu la premiere fois la lumiere du jour, et toujôurs enseveli dans
les mêmes tenebres.
C’est ce que nous avons
prouvé en partie dans les chapitres précedents, et que nous acheverons de
demontrer dans la suite de ce traité.
Mais ce chapitre sera
principalement employé à rechercher les causes de cette facilité que nous
contractons avec l’âge de juger de toutes sortes de matieres, et a expliquer
la maniere dont ces causes agissent.
Je crois que nous pouvons
reduire ces causes a trois principales, I. aux impressions que les objets
font sur nos sens ; 2. aux mouvemens qu’ils excitent dans notre volonté,
c’est a dire a nos passions 3. a l’instruction et au commerce de ceux avec
qui l’on est obligé de vivre.
Nous ne pouvons pas
douter que ce ne soit par les impressions des sens reïterées que nous
apprenons a connoître les corps qui agissent sur le notre, et [f54v - 100.] leurs proprietés que nous avons
autrefois apercües puisque c’est par l’experience que nous avons acquise que
nous le distinguons facilement les uns des autres, et que nous en jugeons
distinctement quoi qu’ils ne frapent nos sens que d’une maniere confuse.
C’est par là que nous distinguons sans peine les especes d’animaux que nous
sommes acccoutumes de voir que nous distinguons de loin ceux qui nous
appartiennent et que nous connoissons nos amis a leurs habits a leur demarche
et a la moindre de leurs actions.
Nous ne pouvons pas
douter non plus que nos passions n’entrainent nôtre jugement, et ne le
forcent, pour ainsi dire, de se declarer en leur faveur : car nous
expérimentons tous les jours que la haine empoisonne tout, que les presens et
les services offensent, lorsqu’on les reçoit d’une main odieuse, et que tout
plaît dans les amis même les défauts et les vices.
[ f55r - 101.] Mævio placet polipus agnæ
L’Esprit est toûjours la dupe du cœur.
Mais l’instruction et
l’exemple n’ont pas moins d’emprise sur l’esprit humain, ils decident si
souverainement de la plupart des choses, qu’il semble qu’il est forcé de les
suivre, et qu’il lui est impossible de resister au torrent qui l’entraine.
Il nest pas besoin de
raisonnement pour nous en convaincre, il suffit d’en croire a nos yeux nous
voyons, dis-je, que c’est l’exemple qui regle presque tous nos jugemens et
presque toutes nos actions, l’heure de nos repas, le choix des alimens, la
maniere de vivre et de converser avec nos amis.
C’est par la que la multitude juge des beautes des pieces d’esprit : quelques-uns decident, et tout le reste en juge sur leur decision.
C’est a l’exemple qu’on
doit attribuer cette attache que tous les hommes ont pour les loix, et les [f55v - 102.] coutumes de leur patrie, qui
est telle qu’ils regardent tout comme injuste ou comme ridicule, tout ce qui
les choquent ou ce qui y est contraire.
De la vient qu’en
Turquie on reçoit le monde sur des tapis et que chacun suit et approuve cette
coutume et qu’on traiteroit d’extravagant celui qui pretendroit la suivre en
Europe.
De la vient qu’en
Espagne les femmes sont renfermées et qu’elles souffrent presque sans peine
cette retraite qui paroit en France un esclave insupportable.
C’est de la enfin que
procedent tant d’actes de vertus dans les communautes reglées, et tant de
desordre et de relachement dans celles qui ont degeneré de l’esprit de leurs
premiers Peres.
["?]
Que si nous cherchons
encore des preuves plus eclatantes de la force de l’instruction, et de
l’exemple, nous n’avons qu’a considerer ces peuples qui ont été pendant long
tems la terreur et [f56r - 103.] l’admiration de l’univers, et
nous verrons que tandis que les romains s’inspiroient mutuellement l’amour de
la gloire et de la patrie, ils ont été animé d’un courage invincible, ils ont
dompté tout ce qui s’est opposé a leur puissance, et se sont établis le plus
vaste et le plus florissant empire qui fut jamais. Ses sont ils amolis dans
les délices, leur courage s’abbat, leur empire est détruit et les nations qui
trembloient au seul nom des romains, les considerent comme les plus faibles
et les plus lâches de tous les hommes.
Nous n’avoins qu’a
considererr les combats des anciens grecs et des perses, dans lesquels une
poignée des premieres a souvent détruit des armées inombrables des autres car
si nous en cherchons la raison, nous verrons que les uns instruit dans la
vertu et animes par d’illustres exemples etoient avides de gloire et
passiones pour la liberté, et que les autres eleves dans la molesse ne
combattaient que pour complaisance ou par [f56v- 104.] un vil interest.
Nous n’avons enfin qu’a
considerer les revolutions qui ont précedé la chute de l’empire des grecs
d’aujourdhuy, pour y trouver encore des preuves fameuses mais detestables de
la force de l’exemple : nous y verrons des scelerats s’elever sur la ruine de
leurs souverains légitimes, montrer le chemin à d’autres scelerats de monter
au faiste des grandeurs sur leurs propres ruines pour en descendre avec la
même precipitation et par le même chemin, nous verrons dis je revolutions sur
revolutions, revoltes sur revoltes renaître de leurs propres cendres, et
s’ensevelir enfin sous les ruines, et pour ainsi dire, dans le tombeau de
l’empire.
Après avoir prouvé par
la consideration des faits que nos sens, nos passions, l’instructions et
l’exemple, sont les principes et les sources de nos jugemens, il est
necessaire d’expliquer la maniere [f57r - 105.] dont
ces causes agissent, et comment elles nous procurent cette facilité que nous
acquerrons avec l’âge de juger d’une infinité de choses : or cela est bien
facile c’est une suite des principes que nous avons établis lorsque nous
avons parlé des premiers jugemens des hommes : car nous avons prouvé que
lorsque quelqu’une de ces traces qui sont gravées dans le cerveau vient a se
reveiller celles qui u sont unies se reveillent aussi par une necessité méchanique,
et cela d’autant plus facilement, que ces traces sont plus profondes, et que
l’union en est plus etroite.
D’ou il suit que les
jugemens que nos passions, le rapport des sens, l’éducation ou l’exemple nous
ont obligé de faire doivent se reveiller d’autant plus facilement qu’ils ont
été plus souvent reïteres, parce que les traces qui les representent a
l’esprit se rendent de jour en jour plus profondes, aunsi il est visible que
lorsqu’un objet dont on a souvent ju= [f57v - 106.] gé
se represente a l’imagination, l’esprit en doit juger selon les préjuges
c’est a dire, qu’il en doit porter le même jugement qu’il en a porté
autrefois : car le terme de prejugé qui dans l’usage ordinaire est souvent
pris en mauvaise part, est pris ici dans une signification plus etendue, et
signifie toute sorte de jugement qu’on est accoutumé de faire soit qu’il soit
vrai, soit qu’il soit faux.
C’est dans ces préjugés
que consistent nos connoissances aussi bien que nos erreurs, il seront toujôurs
la regle de nos jugemens et bon gré mal gré que nous en ayons c’est par eux
que nous decideront toujôurs , nous nous en servons sans nous en appercevoir
lors même que nous voulons les rejetter ; en un mot il est impossible de s’en
défaire et le demander aux hommes c’est leur demander qu’ils rentrent dans le
néant, c’est vouloir les obliger a renaître ; ce n’est pas que tous nos
préjugés soient également [f58r - 107.] gravez dans notre esprit ; il
en est de forts, il en est de foibles ; il en est de necessaires, il en est
d’accidentelles ; il en est de generaux dont tous les hommes sont convaincus,
il en est de particulier que quelqu’uns approuvent et que les autres
rejettent.
Parmi les préjuges
generaux necessaires inevitables l’on doit ranger les verites claires et
évidentes per elles mêmes comme sont les premiers principes des mathématiques
; par exemple le tout est plus grand que sa partie.
Deux mesures égales à
une troisiême sont égales entr’elles. Deux forces égales doivent rester en
équilibre et la combinaison des nombres que l’esprit conçoit sur le champ
comme deux et deux font quatre.
Ce sont des verites dont
tous les hommes sont convaincus, parce quelles sont l’effet d’une impression
claire et distincte et toujours uniforme : car s’ils considerent un tout et ses parties, [xxx: longue rature] [f58v - 108.] ils le voyent toujôurs plus
grand qu’une de ses parties, c’est une verité qu’ils voyent et qu’ils
sentent, et par consequent ils leur est impossible de n’en être pas
persuades.
Pour ce qui est des préjuges
particuliers accidentels, et douteux ils derivent de la diversité, de
l’education, des organes, des temperamens et des passions des hommes, et de
la diversité des impressions que les objets font sur eux : car comme tous nos
jugemens sont des suites des traces qui se forment dans le cerveau, il est
sensible que si l’on inspire aux hommes des sentimens opposes, et si les
objets font sur eux des impressions diverses, il doit se former diverses
traces dans leur cerveau, et que par consequent ils en doivent porter des
jugemens opposes.
Tout ce que je viens de
dire dans ce chapitre est sensible et évident par lui même, ainsi je ne crois
pas qu’il soit necessaire de le confirmer par des exemples mais je prie le
lecteur de s’en ressouvenir, parce que ce sont des principes qui seront d’un
grand usage dans les chapitres suivants.
[ f59r - 109.]
Chapitre XII.
L’on explique comment les enfans
apprennent à raisonner.
Supposé les principes
que nous avons établis dans les chapitres precedents, il est facile d’expliqueer
comment les enfans croissent en prudence a mesure qu’ils avancent en age ;
car comme il se grave journellement quantité d’idées dans leur cerveau, que
leur memoire se remplit d’une infinité de connoissances, que mille et mille
préjugés s’impriment dans leur esprit et que ces idées et ces préjugés
s’unissent et se distinguent journellement selon qu’ils ont entr’eux de
l’opposition ou de l’analogie ; il suit necessairement que la raison, ou ce
qui est la même chose que le jugement des enfans doit se fortifier a mesure
qu’ils avancent en age car comme ce qu’on appelle raison ne consiste que dans
l’enchainure de nos connoissances et la liaison des [f59v - 110.] prejuges qui sont unis dans
notre esprit, il est visible qu’elle doit se former insensiblement puisque
leurs idées edt leurs préjuges s’unissent journellement ensemble.
L’experience confirme ce
que la raison nous demontre : car si nous prenons la peine de considerer un
enfant et d’examiner de quelles maniere sa raison se forme et se fortifie,
nous verrons que tandis qu’il est dans le berceau son jugement est foible ;
il est pour ainsi dire reserré dans les langes qui l’enveloppent, les nuages
qui le couvrent se dissipent insensiblement, c’est a dire a mesure que son
esprit se remplit de nouvelles idées ou de nouveaux préjuges : car de même
que dans le jour naturel le soleil ne parait sur l’horizon qu’après que
l’aurore a dissipé les tenebres de la nuit, de même dans le jour de
l’entendement la raison qui en est le soleil, ne repand sa lumière sur
l’esprit [f60r - 111.] humain qu’après que préjuges
que en sont la crépuscule et l’aurore ont dissipé les tenebres de son
ignorance.
Les objets qui frappent
les yeux des enfans ou qui agissent sur leur organes peignent leurs images
dans leur cerveau, ils en jugent à tous momens par une necessité méchanique,
la plûpart des jugemens qu’ils en portent, sont si souvent reïteres qu’ils se
gravent profondement dans leur memoire, et se reveillent par consequent avec
une facilité extraordinaire, ce qui est le caractere des préjuges de l’esprit
humain : ces prejuges s’unissent et se distinguent entre eux, de même que les
idées simples, et il se forme dans le cerveau des traces contigües de
plusieurs jugemens. De la vient qu’il se reveillent ensemble, et que l’esprit
se les representent presque dans le même instant ; ce qui est le principe et
la cause de la raison, puisque le raisonnement, [f60v - 112.] comme nous avons dit plus haut
ne consiste que dans l’enchainement de plusieurs raisons, c’est a dire de
plusieurs jugemens qui sont unis et lies ensemble.
Mais cette liaison des
jugemens ne peut se faire que dans un espace de tems considerable : car il
est necessaire que les sens ayent souvent l’impression d’une infinité
d’objets, que l’esprit soit rempli d’une infinité de préjuges, que mille et
mille traces soient empreintes dans le cerveau, et que les esprits animaux en
passant et repassant de l’une a l’autre en ayent rendu la communication
facile.
Ainsi il n’y a pas lieu
de s’etonner que le jugement des enfans reste si long tems a se former, et
que les étincelles de raison qu’on apperçoit dans leurs premieres années, ne
soient que de foibles lueurs qui se dissipent, et des feux folets qui
disparoissent dans un moment.
Leurs connoissances
augmentent a mesure qu’ils [f61r - 113.] avancent
en age, parce que leur esprit se remplit de nouvelles idées, et que le nœud
qui les lie se rend toujôurs plus ferme et plus solide.
Ainsi au lieu que dans
leurs premieres années leurs discours etoient sans suite et sans liaison, dans
un age plus avancé ils tirent des consequences des principes qu’ils ont dans
l’esprit ils éclaircissent des propositions obscures par des raisons claires
et évidentes, en un mot ils font des raisonnemens étendus sur diverses
matières et la raison en est facile, et se tire aisement de ce nous venons de
dire : car supposé que l’esprit soit rempli d’idées et de préjuges ; et que
ces idées et ces préjuges soient unis ensemble, il est visible que lorsque
les esprits animaux ébranlent les traces qui representent quelques uns de ces
préjuges, le mouvement des mêmes esprits animaux doit reveiller aussi les
traces contigües des préjuges qui y sont unis, et forme le raisonnement par
une necessité méchanique.
[f61v - 114.] Il est visible 1° que les
raisonnemens doivent être plus ou moins etendus, selon que l’esprit est plus
ou moins rempli de préjuges sur la matiere qu’on examine c’est pour cette raison que le matelot ne tarit point sur les tempêtes et les orages de la mer ; le laboureur sur l’esperance de la moisson, le marchand sur le
commerce, le soldat sur son metier, et le courtisan sur sa science du monde
et de la cour.
Il est visible dis-je
que cela doit être ainsi puisque leurs interêt, leur devoir et leur
inclination les portant sans cesse à méditer sur tout ce qui a quelque
rapport avec leur profession il se grave dans leur cerveau une infinité de
réflexions et de jugemens, qui venant à se reveiller successivement, font
l’étendue du raisonnement ; au lieu que ceux qui sont peu verses sur ces sortes
de matières, ne peuvent qu’être secs et steriles, lorsqu’ils y pensent ou
qu’ils en parlent.
De la suit
necessairement qu’on a l’esprit d’autant [f62r - 115.] plus vaste et plus etendu qu’il est rempli d’un plus
grand nombre d’idées et de reflexions ; et qu’il est d’autant plus borné que
les idées et les reflexions qui y sont empreintes sont en plus petit nombre.
Ainsi comme l’étude des
sciences remplit l’esprit d’une infinité de connoissances, il est évident que
ceux qui s’y appliquent, doivent avoir l’esprit plus etendu que ceux qui les
negligent.
Ce n’est pas que tout ce
qu’on appelle science contribue à former la raison ; car de même qu’il est
une espece de science qui rend l’homme plus humble et plus religieux, et
qu’il en est un autre qui le rend impie et superbe, il est de même une sorte
de science qui éclaire l’esprit et qui fortifie la raison, et il en est une
autre qui le remplit de tenebres, et qui pour ainsi dire obscurcit toutes les
lumieres du sens commun.
Tel est par exemple le langage de quelques écoles, aussi obscur a ceux qui le parlent qu’a ceux qui [f62v - 116.] le parlent qu’a ceux qui [phrase répétée dans le ms.] l’écoutent, et tel est le pirrhonisme introduit de nos
jours en medecine, qui abandonnant la voie royale de la nature, n’a point
d’autre regle que les caprices d’une imagination fantasque et bizarre.
Au reste quoi que ceux
qui sont habiles dans les sciences comme la physique les mathématiques, la
théologie, raisonnent incomparablement plus juste de l’objet de ces sciences
que ceux qui ne les ont pas étudiées ; ils n’ont pas sur eux un avantage
considerable sur les matieres qui n’ont pas un rapport essentiel avec elles :
les plus éclaires d’entr’eux sont souvent plus habiles dans la science du
monde et peu propre pour le commerce de la vie civile. Ce n’est pas que ces
sciences y nuisent en effet, mais c’est que l’esprit des hommes est si borné
qu’a mesure qu’il considere attentivement un objet et qu’il s’y applique, il
faut necessairement qu’il neglige les autres.
[ f63r - 117.]
Chapitre XIII.
Des divers caracteres
De l’esprit de l’homme.
Parmi les préjugés dont
l’esprit des hommes se remplit pendant le cours de la vie, il y en a qui sont
communs a tous les hommes, et de particulier qui sont propres à certaines
nations, a certains ages, a certaines conditions, et a chaque homme en
particulier : ainsi il est visible qu’il est certaines choses sur lesquelles
tous les hommes doivent raisonner a peu près de la même maniere, et qu’il en
est d’autres dont tout un peuple, ceux du même âge, ceux qui ont embrassé la
même profession doivent porter le même jugement, pendant que les autres
nations, ou ceux qui sont dans un age ou une profession differente en jugent
d’une maniere entierement opposée ; ce qui est conforme a l’experience ainsi
il y a une raison gene= [f63v - 118.] rale et commune a tous les
hommes, et c’est ce qu’on appelle le sens commun et une raison particuliere
propre a certains peuples, a certains âges, à certains emplois, et propre
enfin a chaque homme en particulier.
2°. Parmi ces prejuges il y
en a de vrais et de faux, de clairs et d’obscurs, de solides et de douteux ;
les passions l’education les impressions des sens qui en sont les sources, et
les occasions qui en sont les liaisons, sont presque infinies, ainsi il est
encore visible que la maniere dont nos raisonnemens se forment, ils ne
peuvent être qu’un mélange monstrueux de verité et d’erreur, d’evidence et
d’incertitude de clarté et de confusion, en un mot infiniment divers entre
eux.
Que si cela est vrai des
raisonnemens de chaque homme en particulier, cette diversité est encore plus
sensible dans le raisonnement des hommes [f64r - 119.] en général. En effet les uns conçoivent clairement et
distinctement la plupart des choses dont ils parlent les autres n’en ont que
des idées obscures et confuses ; celui ci est constant et ferme dans les
opinions, celui la en change a tout moment, ceux ci ont l’esprit rempli d’une
infinité d’idées, de préjuges, de raisonnemens, ils sçavent une infinité de
choses, mais il les sçavent mal, tout est sans ordre et sans liaison dans
leur esprit, au lieu qu’on observe un ordre et une netteté admirable dans les
pensées et dans les discours de quelques autres.
Toute cette variété ne
procede que de la diversité des traces qui sont gravées dans le cerveau et de
la diversité de leur arrangement.
Si les idées qui sont
gravées dans le cerveau sont claires et distinctes, et si leur liaison est
ferme et solide, l’esprit est net et rempli de lumiere ; au contraire si les
idées sont obscures et confuses, et si [f64v - 120.] elles
sont sans ordre et sans liaison, il n’y a que tenebres et que
confusion dans l’esprit.
Des esprits clairs et
solides les uns ne raisonnent que sur un petit nombre de principes, et les
consequences qu’ils en tirent sont prochaines et immédiates ; et c’est ce
qu’on appelle esprits géometriques.
Les autres embrassant un
grand nombre de principes tout a la fois ils en penetrent d’une seule vue
toutes les consequences ; et c’est ce qu’on appelle des esprits fins. Les
premiers marchent plus surement, la course des autres est plus legere
;l’esprit des uns est plus borné, celui des autres plus vaste et plus etendu.
L’éducation, le
temperament, les passions, et le hazard sont les sources de cette varieté.
Ceux dont le mouvement des esprits animaux est plus lent et plus tranquille,
que leur inclination ou le hazard engage de considerer attentivement les [f65r - 121.] matieres, ont l’esprit
géometrique ; parce que les traces qui ont du rapport entre elles, sont
etroitement unies ensemble.
Au lieu que ceux qui ont
l’esprit vif, c’est a dire ceux dont les esprits animaux sont plus fluides et
plus agites, et dont le cerveau par consequent se remplit d’un nombre presque
infini d’idées, pour peu que le hazard et l’éducation y contribuent, et qui
outre cela font beaucoup de reflexions, sont ce qu’on appelle des esprits
fins ; parce que la vivacité de leur imagination leur suggère sur le champ un
grand nombre de principes et de consequences, en quoi consiste la finesse et
la penetration de l’esprit.
J’ajoute les reflexions
a la vivacité de l’esprit : car sans cela ce caractere d’esprit est bien plus
eloigné du bon sens que la folie.
Lorsque les reflexions
sont moderées, et quelles [f65v - 122.] ne detournent pas l’esprit de
l’attention qu’il doit preter aux personnes qui parlent, ou aux objets qui
frapent les sens, elles sont la source de la presence d’esprit.
Que si elles sont plus
vives et plus profondes, l’imagination est vive, les raisonnemens profonds et
suivis; mais l’esprit est pour l’ordinaire rêveur et distrait ; parce que
continuellement occupé des images que l’imagination luirepresente, il
considere faiblement les objets qui frapent les sens et fait peu d’attention
a tout ce qu’on peut dire.
Pour ce qui regarde les
tenebres, elles sont de diverses especes, et les causes en sont fort
diverses. On peut cependant les reduire a quatre principales ; I. au
petit nombre d’idées et de préjuges qui sont imprimes dans l’esprit ; 2.
a l’obscurité et a la confusion des idées ; 3. au peu de suite et de
liaisons qui est entre elles ; 4. aux faux [f66r - 123.] principes dont l’esprit est
rempli et aux fausses consequences qu’il tire ce ceux qui sont veritables.
Tout ce que nous avons
dit dans ce traité, prouve et démontre que l’esprit humain ne raisonne qu’en
consequence des impressions des sens, des idées et des préjugés qui sont
gravez dans le cerveau. Ainsi il est visible que la disette de ces idées, et
de ces préjuges, l’esprit doit rester dans une ignorance profonde; et de la
l’ignorance des enfans, faute d’impressions ; et des stupides parce que les
objets ne font su leur esprit que des impressions legeres, et quelles
s’effacent facilement.
La deuxième cause des
tenebres de l’esprit humain c’est l’obscurité et la confusion des idées. Le
défaut d’attention et de reflexion en est la source ordinaire : car comme les
idées ne sont claires et distinctes qu’autant que l’esprit connaît les
diverses faces des objets qu’il considere, par une [f66v - 124.] raison contraire les idées sont
obscures, lorsqu’on fait peu de reflexion, et qu’on s’arrête aux prémieres
impressions des sens ; ou que négligeant de considerer exactement les matiere
qu’on se propose d’examiner, on se fait une mauvaise habitude de se payer de
termes qui ne signifient rien et de parler un jargon qu’on ne comprend pas.
Ce qui n’est que trop ordinaire à certains philosophes, a qui l’art et
l’étude ont gâté l’esprit et eteint les lumieres du sens commun.
La 3. Cause c’est
le peu de liaison qui se trouve entre les diverses idées, ou les divers
préjuges de l’esprit, et c’est ce qui arrivent a ceux qui lisent beaucoup, et
qui font peu de reflexion sur ce qu’ils lisent; car ils entassent dans leur
memoire une multitude prodigieuse de faits et des raisonnemens directement
opposes. D’ou vinent que tout étant mêlé et confondu dans leur esprit, l’on
ne voit que desordre et et que confusion dans leurs raisonnemens.
[f67r - 125.] Ils commencent cent discours et
n’en finissent point ; ils courent de digression en digression ; ils oublient
toujôurs ce qu’ils s’étoient proposes de dire, enfin ils doutent de tout,
parce que leur esprit étant rempli d’opinions contraires sur toutes sortes de
matieres, et ne pouvant distinguer la verité de l’erreur, ils les placent
dans le même rang.
Ainsi comme a dit un
habile homme, ils n’ont point de terre pour se tenir ferme dans les verites
qu’ils sçavent ; parce que c’est le hazard qui les y attache, et n’ont pas
une solide lumiere.
Petronne qui connaisoit
si bien les hommes nous en fournit un exemple, en faisant le caractere de trimalcion.
Mais il n’est pas nécessaire d’en aller chercher si loin ; notre siecle est
fertile en originaux ; et sans que je ne mette enfin de les indiquer le
lecteur en connaît sans doute de ce caractere.
L’on rencontre chaque
jour des gens qui confon= [f67v - 126.] dent le mexique et le japon les
scipions et les alcibiades, le siecle d’auguste et le siege de troye, qui
sçavent ce que c’est que de faire la difference entre les contes des fées et
les histoires les plus authentiques, entre l’évangile et l’alcoran, entre les
démonstrations les plus sensibles et les conjectures les foibles.
La 4. cause des
tenebres de l’esprit humain c’est les faux préjuges dont il est rempli, et
les fausses consequences qu’il tire de ceux qui sont veritables, et ce defaut
n’est pas le défaut de quelques particuliers, c’est le défaut de tous les
hommes ; et ce n’est que du plus au moins qu’on peut trouver quelque
difference.
La verité et l’erreur
coulent des mêmes sources, et se repandent dans notre esprit par les mêmes
canaux: les impressions des sens et l’éducation qui sont les principes de nos
connaissances, ne donnent pas toujôurs a l’esprit une bonne nourriture, elles
[f68r - 127.] le repaissent souvent d’alimens
nuisibles et dangereux : nous pensons quelquefois avoir trouvé la verité
lorsque la seule apparence nous seduit et nous abuse, et souvent nous croyons
ecouter la raison, que nous n’ecoutons que nos intêret, nos passions et nos
caprices.
Il y a pourtant des
regles pour connoître ces défauts, ce pour les éviter : mais ce n’est pas ici
le lieu de nous étendre sur cette matiere, nous en parlerons au long dans une
autre traité, lorsqu’il s’agira d’explique les principes de la certitude et
les causes de nos erreurs.
Mais nous devons
remarquer ici que tous nos projets et tous les moyens que nous employons pour
les executer sont des suites de nos raisonnemens car quoi que notre memoire
ou notre imagination nous representent, nous ne formons aucun dessein que
quelque motif nous determine et que quelque raison [f68v - 128.] vraie ou fausse solide ou
apparente ne nous fasse agir.
Nous devons remarquer 2°.
que notre raison etant bornée, sujette a l’erreur, toujôurs obscure et
toujôurs couverte de nuages, il n’y a pas lieu de s’etonner de ce que la
prudence humaine est si fautive.
Nous devons remarquer 3°.
que puisque notre raison depend des traces qui sont gravées dans le cerveau
et que ces traces sont des effets du hazard des impressions des sens et de
l’éducation causes purement exterieures, ce qui ne dependent point de nous,
nous n’avons pas lieu de nous enfler de nos faibles lumieres, ni d’insulter
aux autres, s’il est vrai que nous ayons quelque avantage sur eux.
Nous remarquerons enfin
que ces traces qui sont les principes de la memoire et de la raison peuvent
s’effacer aisement, que leur ordre et leur liaison peuvent s’alterer par
milles causes diverses, et que par consequent il ne faut presque rien pour
faire un insensé de l’homme du monde le plus sage.
[ f69r - 129.]
Chapitre XIV.
De la persuasion.
Si les parties solides des
hommes étaient parfaitement semblables, si le même sang couloit dans leur
veines, s’ils souffraient des sensations uniformes par l’impulsion des corps
qui les environnent, si on leur inspiroit les mêmes sentimens, enfin s’il ni
avoit point de difference dans leur éducation, il est sensible par ce que
nous avons dit dans les chapitres precedens, qu’ils seroient tous également
habiles, qu’ils penseraient tous de la même maniere, et qu’on ne verroit
point parmi eux de sentimens opposes ; parce que les traces qui se forment
dans leur cerveau, et par consequent les préjuges de leur esprit, et les
raisonnemens qui en sont les suites naturelles, seraient parfaitement
semblables.
Mais comme cette
supposition est fausse en tou= [f69v - 130.] tes
ses parties, que les organes, les humeurs, l’éducation, et les temperamens
des hommes sont divers, ce que les impressions que les objets font sur eux
sont infiniment diversifiées, il suit necessairement qu’on doit observer
parmi eux une varieté prodigieuse d’opinions, et de sentimens, puisque les
traces qui s’impriment dans leur cerveau dont infiniment diverses.
Cette varieté de
sentimens ne se trouve pas seulement dans les hommes en general, l’esprit de
chacun des hommes en particulier est rempli d’une infinité d’opinions directement
opposées, nous admetons un grand nombre de principes qui se contredisent
mutuellement, des consequences dont nous rejettons les principes, et des
principes dont nous rejettons les consequences, et la raison en est bien
facile, c’est que les mêmes objets font sur nous des impressions diverses, et
que les opinions des hom= [f70r - 131.] mes dont le commerce nous
instruit sans cesse, sont fort opposées.
Cette contradiction de
nos prejuges est une des principales cause de l’incertitude, et de l’irresolution
qui nous sont si naturelles ; la plupart des disputes, des discours, et des
entretiens des hommes roulent la dessus et n’ont pour but que de se
persuader, et de s’inspirer mutuellement les sentimens dont il sont prevenus.
Or il s’agit d’expliquer
la maniere dont nous sortons de nos doutes, et de nos irresolutions, et celle
dont nous persuadons ceux qui nous entendent, ce que je ne ferai pourtant que
d’une maniere fort abregée, parce que je dois retoucher cette matiere dans un autre traité, où je ferai plusieurs reflexions# (#adjonction# : sur
la nature de l’esprit humain et des expressions) dont les hommes se servent
pour expliquer leurs pensées, qui paraitraient hors d’œuvre, si je les
proposois dans ce chapitre.
[f70v - 132.] Je dirai donc en peu de mots que
lorsque notre esprit est combattu par des préjuges opposes sur la même
matiere, et que ces préjuges nous paraissent d’une égale force, nous sommes
necessairement dans le doute et l’irresolution, que nous ne pouvons faire un
choix et nous déterminer que lorsque l’équilibre cesse, c’est a dire, lorsque
l’un des préjuge l’emporte sur l’autre, et que pour lors nous nous
determinons toujours pour celui qui nous frappe davantage.
Je dis pour celui qui
nous frappe davantage, et non pas pour le plus claire et le plus solide,
parce qu’il arrive souvent que nous abandonnons la verité pour suivre
l’erreur ; que nous negligeons le corps et la réalité pour nous attacher aux
ombres et aux apparences, et que les raisons les plus foibles lorsque notre
esprit s’y applique fortement l’emporte sur les plus fortes et les plus
solides que nous considerons avec peu d’attention. Cela suffit [f71r - 133.] a present pour cet article :
car outre que nous en parlerons ailleurs plus au long, ce que nous allons
dire de la persuasion dissipera les principales difficultez qui peuvent
rester sur cette matiere.
Ainsi ce qui nous reste
a faire, c’est d’expliquer la maniere dont nous inspirons a ceux qui nous
écoutent les sentimens dont nous sommes prevenus.
Pour cela il est bon de
remarquer que ceux qui nous entendent, peuvent être dans des dispositions
très opposées a notre egard.
Les uns n’ont aucune
connoissance de la matiere dont nous les entretenons, et n’ont aucun préjugez
dans l’esprit qui soit contraire au sentiment que nous tâchons de leur
inspirer.
Les autres sont prevenus
en notre faveur, et les préjugez dont leur esprit est rempli les portent a
embrasser notre opinion, et a se ranger a notre avis.
Il en est enfin qui sont
naturellement portés à [f71v - 134.] rejetter ce que nous leur proposons,
parce qu’il est contraire aux préjugez de leur cœur et de leur esprit.
Les premiers et les
seconds sont aisez a persuader, il n’est pas besoin de raison pour le
convaincre, il suffit de leur exposer ce qu’on pense, ils entrent d’abord dans notre sentiment.
Il n’en est pas de même
des autres les meilleures raisons sont faibles, les demonstrations les plus
sensibles ne sont a leur égard que des vaines conjectures, et souvent ce qui
paroit évident et incontestable a tous les autres ne fait pas la moindre
impression sur leur esprit.
Entrons en quel[que]
detail pour rendre ceci plus sensible.
Il est certain que
lorsque l’auditeur est prevenu en faveur de celui qui parle, qu’il ignore la
matiere dont il entend parler, et qu’il souhaitte d’apprendre, il est facile
a persuader ; les enfans par exemple par leurs nourrices, les disciples par
leurs [f72r - 135.] maîtres, et generalement tous
les hommes par ceux dont ils estiment la bonne foi et les lumieres, pourvu
que ce qu’ils leur proposent ne choquent point leurs préjugez et leur
prevention. Et la raison pourquoy nous sommes si credules, c’est que la
plupart des choses que nous savons, nous les avons apprises par l’instruction
et le commerce des hommes.
Il faut pourtant excepté
les vieillards de cette regle ; il sont peu crédules pour l’ordinaire, parce
qu’ils ont été souvent trompé, et qu’ils ont reconnu que la plupart des
hommes se plaisent a parler d’une maniere decisive, non seulement de ce
qu’ils savent, mais encore de ce qu’ils ignorent, ou qu’ils ne connoissent
que très imparfaitement, et qu’il en est plusieurs parmi eux qui ne
s’étudient qu’a cacher leurs sentimens, dont le cœur contredit sans cesse la
bouche, et qui parlent bien moins selon leurs lumieres que selon leurs
interêts, leurs passions, et leurs caprices.
[f72v - 136.] Il n’est pas difficile non plus
de trouver la raison pourquoi l’on persuade si facilement les auditeurs
lorsqu’on leur parle conformement a leurs prejugez et a leur prévention : car
il est visible qu’ils ne peuvent manquer de croire ce qu’on leur dit,
puisqu’on ne leur dit que ce qu’ils croyent déja d’une maniere confuse.
Rien n’est plus facile
par exemple que d’inspirer de la crainte a un homme naturellement timide, et
de l’audace a un témeraire ; rien n’est si aisé que de persuader a un avare
que l’argent est la chose du monde la plus [xxx] pretieuse; et à un
ambitieux, qu’il n’est rien qu’on ne doive tenter pour s’élever aux dignités.
Blamez Varron devant ses
ennemis, louez le devant ses amis, tâchez de plaire a vos auditeurs, flattez
leurs passions, exagerez leur bonnes qualitez, excusez leur défauts, quelque
faibles que soient vos raisons soyez sur de les convaincre, l’amour propre et
la prévention vous donneront toujours gain de cause.[f73r - 137.]
Il n’en est pas ainsi
lorsqu’il s’agit de combattre la prevention et de détruire les préjugez qui
ont jetté dans l’esprit des profondes racines : car comme j’ai déja dit ; les
raisons les plus solides font peu d’impression sur un esprit prevenu ; ou
s’il en est frappé dans le moment qu’on les lui expose, il les perd bien tôt
de vue, et ses préjugez venant a fraper de nouveau son imagination les
effacent entierement ou du moins ils n’en laissent que des traces fort
legeres.
C’est ce que nous
observons avec douleur à l’égard des préjugez de la naissance fortifiez par
une longue habitude. En vain l’écriture s’explique d’une manière très claire
et très intelligible, en vain la voix de tous les peres, la tradition de tous
les siecles, et l’impossibilité d’un changement insensible rendent témoignage
à l’église, ceux qui en ont été separez par le malheur de leur naissance, ne
comprennent [f73v - 138.] pas leur langage ; l’habitude
qu’ils ont contractée de detourner les termes les plus forts et les plus expressifs
en des sens étrangers, fait qu’ils ne sont point touchez des passages les
plus formels, et qu’ils ne considerent que comme de legeres difficultez cette
foule de temoins qui attestent et la nouveauté de leur doctrine, et la
conformité de la notre avec les siecles precedens. Et je n’en suis pas
surpris, les paroles n’ont de significations et de force qu’autant qu’il
plait a l’usager de leur en donner, et on leur a inspiré dansleur enfance,
c’est a dire dans un age ou ils n’etoient pas capables de juger par eux
mêmes, et ou ils ne pouvaient recevoir d’autres impressions que celle[s]
qu’on vouloit leur donner ; on leur a inspiré dis-je, que les textes les plus
forts ne prouvent rien ni pour la doctrine de l’église, ni contre leurs
opinions, et qu’ils ont un sens fort different de celui que les ex[xxx raturé
: im]pressions dans lesquelles [f74r - 139.] ils
sont conçus, presentent naturellement a l’esprit.
Ainsi il n’est pas
surprenant qu’il s’attachent à des interpretations frivoles qui se sont
naturalisées dans leur esprit, quoi qu’elle[s] renversent toutes les loix du
langage, et qu’elles ne laissent aux hommes aucune voie sûre pour expliquer
leurs pensées.
Si tous les préjugez de
l’esprit humain etaient de la même nature, c’en seroit fait, il seroit impossible
de nous faire changer d’opinion sur quelque matiere que ce fût, et les
erreurs qui se seraient imprimées dans notre esprit n’en sortiraient qu’au
dernier instant de la vie: mais comme nos préjugez sont de diverses
nature[s], qu’il en est de clairs, qu’il en est de confus, qu’il en est que
nous croyons incertains et infaillibles, et d’autres que nous croyons douteux
et probables ; qu’il en est enfin qui sont profondement gravez dans l’esprit
parce qu’on les a souvent reïterez, et d’autres dont les traces sont [f74v- 140.] legeres parce qu’ils se sont
rarement presentés a l’esprit, nous corrigeons les uns par les autres
lorsqu’ils frapent en même tems notre imagination ; c’est a dire, ceux qui
sont douteux et probables par ceux qui sont clairs et certains, et ceux qui
n’ont fait que des legeres impressions sur notre esprit, par ceux qui y sont
profondement gravez.
C’est aussi par la que
nous persuadons ceux qui nous écoutent, lorsque nous les entrainons dans
notre sentiment dans le tems même que leur prévention s’y oppose : car cela
n’arrive que parce que nous presentons, à leur imagination des préjugez
contraires a ceux que nous les obligeons d’abandonner, et qui les frapent
davantage.
Ainsi il est visible que
selon que les prejugez que nous avons a combattre sont plus ou moins forts,
il faut aussi que ceux que nous leur opposons soient plus ou moins
convainquans.
[f75r- 141.] Si ce n’est qu’un espece de
legere prévention que nous avons a vaincre, il suffit souvent de proposer
notre sentiment avec assurance : car si lma bonne foi de celui qui parle
n’est pas suspecte a l’auditeur il ne manque pas de s’y rendre.
Que si la prévention est
plus forte et si les préjugez que nous avons a surmonter sont fortement
gravez dans l’esprit de celui que nous voulons convaincre, il faut leur
opposer des raisons encore plus fortes : par exemple lorsqu’il s’agit d’un
fait il faut opposer des preuves a des fortes presomptions.
Remarquez 2°.
qu’il faut que les raisons qu’on propose soient proportionnées a l’esprit de
celui que l’on veut convaincre, et qu’il en sente lui même la verité et la
force, c’est a dire, qu’il faut appuier son raisonnement sur des principes
dont il convient, ou ce qui est la même chose, sur des prejugez dont il est
prevenu.
[f75v- 142.] Par exemple si deux Catholiques
disputent ensemble sur un point de religion ils n’ont qu’a faire voir l’un
l’autre, que l’article qu’ils veulent prouver a été décidé par l’église ; et
si l’un des deux peut en venir a bout, l’adversaire ne manquera pas de s’y rendre
parce qu’il est convaincu de l’infaillibilité de l’église.
Mais cette raison qui
est decisive a l’égard d’un Catholique, ne fait aucun impression sur l’esprit
d’un protestant parce qu’il est préoccupé d’un préjugé entierement opposé ;
et si l’on veut le convaincre, il faut prouver ou l’infaillibilité de
l’église, ou que l’article qu’il conteste est la fois de tous les siecles, ou
bien qu’il est clairement décidé par l’écriture. Mais ces raisons qui
prouveraient a son égard, si la préoccupation lui permettait de les entendre
ne peuvent s’alleguer a un mahometan, parce qu’il nz croit ni à l’église, ni
à l’é= [f76r- 143.] criture ; et l’on ne peut le
persuader que par les principes du sens commun.
Car pour reprendre en
peu de mots tout ce que nous venons de dire, il n’y a que deux voyes pour
persuader les hommes, et les ramener a notre opinion, lorsqu’ils sont
prevenus contre : l’une en les convainquant par le temoignage des sens, c’est
a dire en leur faisant voir et toucher qu’ils s’étaeint trompez ; l’autre en
leur prouvant que ce qu’ils croyent sur la question qu’on agite est
incompatible avec d’autres principes qu’ils ont dans l’esprit et desquels ils
sont plus certains que de l’opinion que l’on veut combattre.
D’ou il est visible que
les hommes ont d’autant plus de voyes pour se persuader et se convaincre
mutuellement, qu’ils ont plus de principes, ou de préjugez qui leur sont
communs ; et qu’ils en ont d’autant moins, que leur passions ou leur
éducations sont [f76v- 144.] plus opposées.
Ainsi toute la science
de celui qui parle consiste a connoître le génie de ceux qui l’écoutent, a
n’employer dans ses preuves que des principes dont ils sont convaincus, et a
les proposer dans un ordre qui éclaire l’esprit de l’auditeur, ou qui
reveille son attention.
C’est en cela aussi que
consiste la veritable eloquence, et non pas a faire l’anatomie d’un mot a
ranger une phrase, a tourner une période, comme grammairiens voudraient nous
le faire accroire : car quelque hardis qu’ils soient a décider des matieres
qu’ils n’entendent pas, assurément ils ne persuaderont point ceux qui ont du
bon sens et de la raison.
Je ne pretends pourtant
pas que le choix des expressions soit a négliger, il sert sans doute à
relever l’éclat, et la force des pensées, parce qu’il flatte l’oreille ; mais
ce n’est que la super= [f77r- 145.] ficie et l’écorce du discours,
qui ne peut entrer en parallele avec le corps, c’est a dire avec la solidité,
la netteté et la varieté des pensées. Et je ne vois pas qu’il y ait de la
comparaison a faire entre un ouvrage également solide et diversifié quoi que
moins exacte dans la diction, et un ouvrage froid et ennuyeux, vuide de sens
et de pensées, quoi que par ci fleuri dans ses expressions. Le premier est
toujôurs beau malgré sa négligence, et le second toujôurs difforme malgré le
fard qui le couvre.
[ f77v – 147 - sic
: erreur de numérotation]
Chapitre XV.
Des passions en general,
nombre prodigieux, mélange et
composition des mouvemens du cœur.
Le terme de passions se prend
en diverses sens, tantot il signifie les sensations de l’ame, tantot il se
prend pour les mouvemens du cœur, c’est a dire pour les inclinations de la
volonté, et tantot pour les mouvemens corporels qui accompagnent les
sentimens de l’esprit. C’est les passions de l’homme prise[s] dans le premier
et le second de ses sens qui seront le sujet de ce chapitre et des suivans.
J’entre en matiere.
Nous avons expliqué plus
haut comment les objets qui frapent nos sens, excitent en nous les sentimens
de plaisir, de douleur et d’indiference suivant la diverse maniere dont ils
agissent sur nos organes ; et nous avons dit en peu de mots que ces [f78r- 148.] premieres passions etoient la
source de l’amour et de la haine, du désir et de la fuite et de toutes les
passions composées qui dérivent de celles-ci comme de leur principe mais nous
n’en avons parlé qu’en passant ; et c’est ici le lieu de retoucher ce que
nous avons dit pour lors, et de nous étendre plus au long.
Nous remarquerons donc I°.
que l’air que nous respirons passe d’une chaleur extrême a une froideur
excessive, qu’il est tantot calme, et tantot agité d’un vent impetueux, que
les alimens qui nous servent de nourriture sont de diverse nature et d’un
nombre prodigieux de saveurs differentes et que des corps qui nous
environnent, et dont nous souffrons continuellement les impressions, les uns
nous flattent et nous chatouïllent les autres ne font que des impressions
desagréables et douloureuses.
Nous remarquerons 2°.
Que le corps de l’homme change et s’altere sans cesse et par le cours de [f78v- 149.] l’age qui le mine
insensiblement et par des accidens journaliers qui y causent des alterations
subites et imprévues : et que par consequent les corps qui agissent sur ses
sens ne font pas toujôurs des sensations unifomes, et que l’une et l’autre de
ces raisons nous ressentons pendant le cours de la vie une infinité de
sensations differentes.
Nous remarquerons enfin
que les impressions des objets se conservent dans le cerveau non d’une maniere a être toujours presentes a l’esprit, mais de maniere a se reveiller lorsque le cours des esprits animaux les entraîne dans la partie du cerveau où [xxx] ces traces [xxx] sont gravées, et que pour lors nous nous ressouvenons et de l’objet qu’elles representent, et du plaisir, et de la
douleur, c’est a dire du sentiment qu’il nous a causé.
Le plaisir et la douleur
sont les prémices de toutes nos passions, et les sources d’ou coulent toutes
les [f79r- 150.] inclinations et tous les
mouvemens du cœur de l’homme. l’on aime ce qui fait plaisir, l’on fuit ce qui
fait de la peine ; la presence de l’objet aimé nous remplit de joie, son
absence nous accable de tristesse l’on en desire avec ardeur la possession,
l’on fuit avec horreur l’objet de sa haine : l’on s’irrite contre les causes
qui nous privent de l’objet de notre amour ou qui presentent a nos yeux
l’objet de notre aversion ; et de là l’indignation et la colere. tantot l’on
espere de le vaincre, et de là la confiance et le courage : et quelquefois
l’on desespere de les surmonter : et de là la crainte et le desespoir ; enfin
selon la diverse maniere dont on considere les objets qui frapent nos sens,
ou que notre imagination nous les represente, notre cœur est agité de mille
et mille passions qu’il est très difficile d’exprimer, parce que les termes
nous manquent ; mais qu’il est facile de comprendre, parce que chacun les
sent et les experimente en lui meme.
[f79v- 151.] Tout le cours de la vie n’est
que tempête, et qu’orage, l’amour, la haine, la joie, la tristesse,
l’esperance et la crainte nous tyrannisent tour a tour : ainsi nous changeons
souvent de fers ; mais nous ne sortons jamais de l’esclavage.
Le sage des Stoïciens
n’est qu’une chimere des esprits vains et orgueilleux [qui] peuvent bien se
repaître de l’esperance d’une tranquilité imaginaire, mais leur cœur est
incapable de la gouter ; car comme nous sommes continuellement exposez aux
impressions des corps qui agissent sur nos sens nous somme necessairement
sensible[s] au plaisir et à la douleur qu’ils nous causent et nécessairement
agitez des passions qui en sont des suites naturelles.
Il est vrai que les
divers etats de la fortune les divers temperamens, la différente éducation et
la bizarrerie des accidens auxquels les hommes sont exposés, les rendent
inegalement susceptible[s] de ces [f80r- 152.] passions
; que les uns sont plus portés a la joie : que les autres sont presque
toujôurs plongez dans une profonde tristesse ; que ceux ci sont naturellement
timides, ceux la ferme[s] et courageux ; quelques uns coleres, les autres
doux et paisibles. mais il est vrai aussi que la moindre chose suffit pour
nous faire sortir de notre situation naturelle, et s’il etoit necessaire d’en
rapporter des exemples, je serois moins en peine d’en trouver que d’en choisir
quelqu’un dans la foule de ceux dont l’histoire est remplie. Celle du siècle
passé nous en fournit une des plus memorables par le parricide horrible dont
il fut suivi, Charles premier, Roi d’Angleterre, etoit victorieux, l’armée
des parlementaires étoit défaite, tout y fuit, tout s’écarte, tout se
dissipe, un seul homme arrete les fuyants les ramene dans leur camp, les
rassure, les resout à tenter de nouveau la fortune, la bataille se donne le
lendemain, l’armée victorieuse [f80v- 153.] commence
a plier a son tour, et ce roy qu’on croyoit rétabli,se trouve détruit et
perdu sans ressource.
Mais il n’est pas
necessaire de nous étendre a prouver une chose que nous voyons arriver chaque
jour, que nous sentons et que nous exprimons en nous mêmes.
L’homme du monde le plus
ferme craint souvent lors qu’il n’y a pas lieu de craindre, et le plus timide
s’assure quelque fois lorsqu’il n’y a pas lieu de s’assurer. Nous concevons
souvent des esperances vaines, nous nous rejouissons sans fondement, et souvent
nous nous affligeons sans sujet. Enfin rien n’est ferme, rien n’est solided,
rien n’est constant dans le cœur de l’homme, et soit par la varieté des
impressions qu’il souffre, soit par la diverse dispositions où il se trouve,
il change continuellement d’état et de situation. Car de même qu’un vaisseau
battu de l’orage erre au gré des vents, qui soufflant a reprises, et
prévalant tour a tour les uns sur [f81r- 154.] les
autres, l’entrainent en diverses routes, de même le cœur de l’homme exposé,
pour ainsi dire aux secousses des objets qui frappent les sens, et des
préjugez dont son imagination est remplie, ne suit point de route certaine ;
mais errant en vagabond il court après mille objet divers qu’il poursuit
d’une course toujours inégale, et toujôurs proportionnée a la maniere dont
ces objets frappent son imagination.
[f81v- 155.]
Chapitre XVI.
L’on decouvre en peu de
mots les
effets de quelques passions particu=
lieres, et les principes qui les for=
ment dans le cœur des hommes.
Tous les hommes veulent être heureux ils cherchent naturellement le plaisir et fuient la douleur : mais comme ce n’est pas la raison la plus forte et la plus solide qui
l’emporte dans leur esprit, et que c’est celle qui les touche, et qui les
frappent davantage ; ce n’est pas non plus le bien le plus solide et celui
qui est plus capable de les rendre heureux, qui les attire avec plus de
force, et qu’ils souhaittent avec plus d’ardeur, mais celui qui les touche
d’une maniere plus vive et plus sensible. Car de même que dans l’esprit
l’erreur triomphe souvent de la verité de même dans le cœur l’apparence d’un [f82r- 156.] bien imaginaire l’emporte
souvent sur le plus réel et le plus solide.
C’est ce qu’il est aisé
de remarquer dans la plupart des hommes ; nous voyons chaque jour qu’il n’est
rien qu’ils ne tentent, et qu’ils ne sacrifient pour les satisfaire, et elle
[l’apparence] les entrainent en des excès si effroyables que la raison
humaine a peine a les comprendre, et qu’un homme qui raisonne de sens [sang?]
froid a peine a se les persuader sur le rapport de ses yeux ou sur la foi des
histoires les plus autentiques.
Antoine ce grand
politique, cet homme si ambitieux, si avide de gloire, ce digne compagnon des
victoires de Cesar, sacrifie sa gloire, sa grandeur et sa vie a une femme qui
lui attire le mépris et l’indignation des Romains, il abandonne le combat pou
suivre Cleopatre, et se tue de desespoir sur les nouvelles incertaines et
trompeuses de sa mort.
[f82v- 157.] Les effets de la haine ne sont
pas moins terribles que ceux de l’amour : l’espagne nous en fournit un triste
et mémorable exemple, car si elle a gemit pendant plusieurs siecles sous la
tyrannie des maures, c’est par la trahison d’un de ses enfans qui pour se
venger de la violence que son Roy avoit fait a sa fille, les appella
d’Afrique, et leur fournit les moyens d’accabler sa patrie. Tant il est vrai
que lorsqu’on est prevenu d’une passion violente l’on ne considere ni les
dangers ou l’on s’expose, ni les amis qu’on sacrifie, ni la religion qu’on
interesse, ni son païs dont on cause la destruction et la ruine : on ne songe
qu’a se satisfaire, et pourvu qu’on en vienne à bout, on se met peu en peine
de ce qu‘il en coûte.
Que si nous examinons
les effets de l’ambition, que de meurtres, que de parricidesz, que de
familles eteintes, que de provinces ruinées, que de thrones [f83r- 158.] renversés, que d’empires
detruits. Là vous verrez des Rois ambitieux chercher a s’agrandir par la
ruine de leurs voisins, des sujets se revolter contre leurs princes, des
Cytoyens detruire leur patrie, des ingrats s’élever contre leurs
bienfaicteurs, des enfans dénaturez plonger leurs mains dans le seins de
leurs peres, et des peres inhumains sacrifier leurs enfans a des simples
soupçons.
C’est ainsi que toutes
nos passions lorsqu’elles sontt extrêmes mettent devant nos yeux un espece de
bandeau, et remplissent notre esprit de nuages qui nous cachent et les
difficultez qui s’opposent a nos desseins, et les raisons qui devraient nous
en dissuader. Et si vous en cherchez la raison, c’est que l’esprit des hommes
est borné, et qu’il ne peut concevoir dans le même instant qu’un petit nombre
d’objets : de sorte que lors que les traces qui representent l’objet de sa
passion sont fort ébranlées, cet objet l’occupe [f83v- 159.] entierement, et par consequent
l’esprit ne doit et ne peut pensez a un autre ou si dans quelque moment plus
calme et plus tranquille il entrevoit ces raisons et ces difficultés, les
impressions qu’elles font sur son cœur sont courte et passageres, et l’idée
de l’objet de sa passion venant a se reveiller, les efface sur le champ parce
que le fort l’emporte toujôurs sur le foible.
Or cette attache que
nous avons pour certains objets préferablement a tous les autres, vientou de
l’impression vive et agréable qu’ils ont fait sur nous ou de quelque préjugez
fortement imprimé dans l’esprit.
Car comme nous aimons ce
qui nous flatte, et que nous haïssons ce qui nous blesse il est visible que
nous devons souhaiter ce qui nous a fait plaisir, et fuir ce qui nous a causé
de la peine, et cela avec d’autant plus d’ardeur et de violence, que la [f84r- 160.] peine ou le plaisir que nous
avons ressenti ont été plus sensibles, et par conséquent si un objet fait sur
nous une impression plus vive et plus sensible que tous les autres objets,
nous devons aimer cet objet préferablement a tous les autres, et la vivacité
de la passion que nous avons pour lui doit l’emporter sur tout le reste de
nos passions.
De même si quelque
préjugé est fortement gravé dans l’esprit, par exemple si l’on est fortement
persuadé qu’il faut acquerir l’estime des honnêtes gens pour vivre heureux
dans le monde, ce préjugé que nous supposons plus fort que le reste de nos
préjugez nous fera réprimer nos passions : embrasser avec plaisir les travaux
les plus rudes, et nous exposer aux perils les plus évidens.
Il en est de même des
autres passions, elles sont toutes les enfans ou des imppressions que les
objets font sur nous, ou des préjugez qui sont gravez [f84v- 161.] dans notre esprit. Ainsi
il se fait un cercle continuel de nos passions et de nos prejugez : ils sont
mutuellement la cause et l’effet les uns des autres, car si nos passions,
comme nous avons dit ailleurs, forment la plupart de nos préjugez, le[s]
préjugé[s] de notre esprit forment aussi la plupart de nos passions. Nous
voulons etre heureux, nous aimons tout ce que notre imagination nous
representent comme un bien# [adjonction # : et nous haïssons tout
ce qu’elle nous represente comme un mal,] mais comme les biens que nous
aimons sont souvent incompatibles, qu’il faut opter, et que souvent nous ne
pouvons joüir de l’un sans négliger les autres, nous nous attachons a ceux
qui frapent notre imagination d’une maniere plus vive, et plus sensible ; et
pour les posseder nous négligeons toutes les autres : ce qui est le principe
et la source de toutes nos passions particulieres, et de ces resolutions
surprenantes que nous prenons pour les satisfaire, aussi bien que de ces
mouvemens impetueux, de ces [f85r- 162.] agitation
de cœur et de cet aveuglement d’esprit qui en sont les suites naturelles. Il
ne faut pourtant pas outrer ces principes, et s’imaginer que la volonté de
l’homme se porte en aveugle, à ce que ses passions lui inspirent, ou quelle
soit entraînée par quelque espece de fatalité qu’il lui est impossible de
vaincre, quelque forte que soient les impressions que les sens font sur
l’esprit, il est toujôurs son maître, il a la liberté du choix et il se
determine comme il lui plaît.
[f85v- 163.]
Chapitre XVII.
De l’avidité du cœur de
l’hom=
me, du changement et de l’in=
costance de ses passions.
Quelque fois
l’empressement avec lequel les hommes courent après l’objet de leurs
passions, quelque ardens que soient leurs desirs, quelque bonheur, quelque
plaisir qu’ils se figurent dans la possession et la jouissance de cet objet: ils éprouvent bien tot qu’ils s’étoient repas de l’esperance d’un bien
imaginaire, et que le bonheur qu’ils se flattaient de gouter dès que leurs
desirs seraient satisfaits, n’étoit qu’un vain fantôme qui ne subsistoit que
dans leur imagination, ils méprisent ce bien dès qu’ils le possedent, ils
reconnoissent, ils sentent qu’il [f86r- 164.] est
incapable de les rendre heureux, et pour trouver ce bonheur auquel ils
aspirent, ils s’attachent à des nouveaux objets que leur imagination trompée
leur propose encore comme souverain bien.
Sosie que nous
voyons logé dans un superbe palais, dont la table est servie avec autant de
delicatesse que de profusion, et dont l’équipage est si superbe et si
magnifique, n’aspirait lorsqu’il etait revetu des couleurs de son maître,
qu’a un petit emploi dans lequel il put vivre avec économie, et se tirer de
l’esclavage où la bassesse et l’obscurité de sa naissance l’avait obligé de
se soumettre. Mais il ne l’eut pas plutôt obtenu, que portant ses vues plus
loin il sacrifia ses amis et ses bienfaiteurs pour occuper leurs places :
aujourd’hui même qu’il s’est enrichi par milles crimes, que sa mauvaise foi
ses fourberies, son imprudence, et sa dureté semblent l’avoir [f86v- 165.] porté au dela de ses souhaits,
il n’est pas encore content il cherche bien moins a jouir de ses trésors qu’a
les augmenter.
Mais n’imaginons point
des portraits qui ne sont d’ailleurs que trop ressemblans, pour prouver
l’avidité du cœur de l’homme, nous en trouvons dans l’histoire une infinité
d’exemples : Séjan, Stilicon, rufin, et tous ces fameux favoris que la
fortune a pris plaisir d’élever de boüe jusqu’au gouvernement des empires,
n’ont pu se borner dans une puissance sans borne.
Alexandre devant qui la terre se teut, selon le langage de l’écriture, cherche des
nouveaux mondes pour y porter la gloire et la terreur de ses armes.
Cesar conquerant des
gaules, vainqueur de pompée, et maître absolu de l’empire romain médite la
ruine des parthes.
Et s’il en est un petit
nombre qui detrompé du vain éclat des grandeurs ayent tâché de se [f87r- 166.] soustraire aux caprices de la
fortune pour gouter les douceurs d’un vie tranquille et qui par consequent
semblent peu propre[s] à prouver l’avidité du cœur de l’homme ; il nous
montrent du moins d’une maniere fort sensible, que le bonheur qu’ils
esperoient de trouver dans cette puissance formidable qui leur a couté tant
de crimes, n’étoit qu’une illusion et une chimere enfantée par leur
imagination ; ce que nous cherchons par tout le repos et la tranquillité que
nous ne trouverons jamais dans les biens qui sont les plus capables de
seduire le cœur de l’homme. Sylla désole l’italie remplit rome de fange et de
carnage, extermine la moitié du senat pour regner dans sa patrie, c’est a
dire pour se rendre heureux. a peine cependant en est il le maître, qu’il se
lasse et se dégoûte de sa grandeur, et qu’il abandonne la dictature. Et peut
être ne fut il pas long tems a s’en repentir, du moins [f87v- 167.] c’est ce qui arriva a charles
quint, si nous en croyons philippe second son fils : car un de ses courtisans
lui disant un jour qu’il y avoit un an que l’empereur son pere avoit abdiqué
de l’empire, il repondit qu’il y avoit un an qu’il s’en etoit repenti.
Voilà justement quel est
le cœur de l’homme ; il est toujôurs inquiet, il n’est jamais content de son
sort, et s’il méprise ce qu’il possede pour courir après ce qu’il n’a pas, il
quitte souvent les nouveaux objets qu’il avoit choisi, pour reprendre ce qu’il
a méprisé.
Les enfans se lassent
dans un moment des bijoux qu’on leur donne pour les divertir il leur faut
toujôurs de nouveaux amusemens pour calmer leur inquietude, nous sommes
enfans pendant tout le cours de la vie : la presence des memes objets nou lasse
et nous rebutent, le changement et la varieté peuvent seuls calmer [f88r- 168.] notre inquietude et nous
empêcher de tomber dans la langueur.
Combien de gens ne voit
on pas sacrifier leur reputation et leur fortune pour une beauté, la posseder
à peine, qu’ils en sont dégoutéz et courir après de nouveaux objets qui ne
leur inspirent pas des passions plus durables.
Celui qui est abruti
dans les delices, devient souvent sensible a l’ambition et a la gloire; [xxx]
et se degoute de la gloire pour revenir a la debauche.
Les vins les plus
exquis, les mets les plus delicieux nous paroissent insipides dès que la soif
est eteinte et la faim rassasiée. La musique la plus parfaite nous fatigue en
peu de tems. En un mot le cœur de l’homme ne veut que flairer les plaisirs ;
il ne faut pas qu’il s’en soûle [,] la possession le dégoute de tout avec quelque ardeur qu’il l’ait recherche avant que de l’obtenir.
[f88v- 169.] Mais c’est asséz parlé de
l’avidité et de l’inconstance du cœur humain, tâchons d’en découvrir la
cause. Elle est facile a trouver.
Nous souffrons souvent
des sensations douloureuses et parce que les corps qui nous environnent, et
au milieu desquels nous vivons nous blessent, et parce que les ressorts dont
notre corps est composé sont sujets a une infinité d’alterations differentes.
Nous sommes bien moins
sensibles au plaisir qua la douleur, parce que le plaisir n’est causé que par
un leger ébranlement des filets du cerveau, et que l’ébranlement de ces
fibres qui cause la douleur est incomparablement plus vif et plus sensible.
Enfin la pulsation des
arteres et le mouvement des humeurs qui roulent dans les parties, y causent
sans c esse des petits ébranlemens insensibleds a la vérité, si nous les
examinons chacun en particulier ; [f89r- 170.] mais
qui tous ensemble ne laissent pas de causer un sentiment sourd et desagréable
que nous appelons inquietude et langueur. Et si nous ne nous en appercevons
point lorsque nous sommes vivement touchez des objets qui agissent sur nos
sens ou que notre imagination est émue [,] nous la sentons sans cesse lorsque
notre imagination est tranquille et que nous sommes abandonnez a nous mêmes
de là la langueur qui nous mine, l’ennuy qui nous ronge et qui nous dévore ;
de la enfin l’inquietude et la misere de l’homme.
Qu’il jouisse d’une
santé parfaite que sa fortune soit florissante, qu’il soit heureux dans sa
famille et dans ses amis, qu’il ait de l’esprit, qu’il soit estimé, et que
par mille belles actions il se soit assuré une place illustre dans la mémoire
de la posterité ; il a dans son cœur un ennemi domestique qui le poursuit
sans cesse, et qui le pres= [f89v- 171.] se
d’autant plus vivement que le calme dont il parait joüir semble le mettre a
couvert de toutes ses atteintes.
Il se lasse, il se
dégoute de tout ce qu’il possede ; parce qu’il est toujôurs miserable inquiet
chancelant, il porte sa vue de tous cotez, il considere tous les objets qui
s’offrent a ses yeux ou que son imagination lui represente. Attentif a ses
besoins il se persuade faussement qu’ils sont la cause de son inquietude, et
que pour être heureux il n’a qu’a satisfaire les passions qu’ils lui
inspirent, et il se persuade d’autant plus aisément que le propre de l’imagination
est de grossir l’idée de l’objet de nos passions, parce qu’a force d’y
penser, les traces qui les representent se creusent toujours davantage : mais
reconnoissant son erreur sitôt qu’il en joüit, il retombe dans la langueur,
dans l’inquietude et dans des illusions nouvelles.
[f90r- 172.]
Chapitre XVIII
De L’orgueil.
Quoi que rien ne soit
capable de remplir le cœur de l’homme, que rien ne puisse fixer son
incostance ni calmer son inquietude et qu’il courre sans cesse après des
objets nouveaux ; il est cependant certaines passions qui sont propres à tous
les hommes qui naissent, pour ainsi dire, avec eux et qui les domine[nt]
pendant tout le cours de la vie. Tel est par exemple l’orgueil ou le désir de
la préference, l’amour des richesses, et l’attachement a la vie ainsi pour
remplir notre projet il faut necessairement considerer les effets de ses
passions et decouvrir les principes qui les inspirent a tous les hommes.
C’est ce que nous allons faire dans ce chapitre, ou nous parleronsde
l’orgueil, et dans [f90v- 173.] le suivant, ou nous parlerons
de l’attachement a la vie, et de l’amour des richesses.
L’on peut dire sans
craindre de se méprendre que de toutes les passions il n’est est point de si
generale que l’orgueil. Il est de tous paÿs de toute condition, de tout âge,
de tout sexe ; il dure pendant tout le cours de la vie, il influe dans la
plûpart des actions des hommes ; mais il produit en eux des effets bien
differens.
Une honnête femme
cherche a se faire estimer par une conduite reglée, pendant qu’une coquette
ne s’étudie qu’a faire admirer sa beauté, et a plaire a une foule
d’adorateurs.
Celui ci pretend imposer
par la delicatesse de sa table, et par la somptuosité et la magnificence de
ses meubles et de ses équipages ; et celui la cherche a briller en méprisant
l’eclat et le faste. il en est [xxx] même qui courent a la gloire en af= [f91r- 174.] fetant du mépris pour elle.
Enfin l’orgueil change
de forme et de figure suivant la disposition du cœur et le caractere d’esprit
de ceux qu’il anime.
Mais comment ne
produiroit il pas des effets opposez dans les hommes, dont l’esprit et les
inclinations sont si diverses, puisque dans les mêmes personnes il trouve
l’art d’allier ce qui paroît entierement inaliable, ce qu’il est le principe
d’une infinité d’actions qui paraissent directement opposées.
Straton méprise en
particulier tous les mêmbres de sa compagnie, il est le premier à en médire
et a les déchirer ; cependant si l’on parle mal du corps, il prend feu et se
met en colere.
Valerie seroit au
desespoir que l’on n’ait pas une haute idée de sa maison ; et lorsqu’elle est
dans sa famille elle affecte du mépris pour tous ses parens.
[ f91v- 175.] Cette conduite parait
extravagante et bizarre, elle l’est en effet ; cependant leur orgueil qui met
tout a proffit ne laisse pas d’y trouver son compte.
Celle la considere sa
maison, et celui ci sa compagnie comme un tout dont il font partie : ainsi
mépriser ce tout c’est les mépriser eux mêmes en quelque maniere : c’est ce
qui les choque et ce qu’ils ne peuvent souffrir. Mais ils pretendent etre la
principale partie de ce tout, c’en est assez pour leur faire ravaler ceux qui
pourraient leur en disputer la gloire.
Je ne finirais point si
je voulais m’etendre sur les effets de l’orgueil [;] le peu que j’en ai dit
suffit pour faire voir que c’est une source inépuisable et un abime dont on
ne peut découvrir le fond : ainsi je vais m’appliquer a découvrir les
principes qui nous l’inspirent et la cause de la [f92r- 176.] diversité des routes qu’il suit
pour se satisfaire.
Le principe de l’orgueil
et du desir de la preference est bien facile a trouver : nous avons reconnu
mille et mille fois que pour obtenir ce qu’on desire il faut en priver
autrui: de là naît le desir de la préference, nous avons encore reconnu que
l’estime des hommes est necessaire pour remplir nos desirs ; l’on nous a dit
souvent que cette estime est préferable a tous les biens de la fortune, et
qu’il faut la conserver même aux depens de la vie. Tout cela forme dans notre
esprit un préjugé que le tems sauroit détruire, et dont les forces augmentent
toujôurs.
Pour ce qui regarde la
diversité des voyes que suit l’orgueil, elle vient de divers caractere[s] du
cœur et de l’esprit, et des divers etat[s] de la fortune des hommes.
Camille triomphe des
ennemis de Rome, Rome [f92v- 177.] ingrate l’envoye en éxil pour
suivre la passion de ses envieux : il ne laisse pourtant pas de la sauver
encore de la main des gaulois ; au lieu que Coriolan après une injustice
pareille se jette dans le parti des Volsques et ne songe qu’à la faire
repentir de l’avoir offensé.
Tous deux aimaient la
gloire ils combattaient tous deux pour elle ; mais celui ci impatient sur
l’offense veut tout perdre et tout renverser, et celui là doux, moderé, et
veritablement genereux ne se venge que par des nouveaux bienfaits. Ne soyons
pas surpris de la diversité de leur procedé c’est la suite naturelle des
divers caracteres de leur cœur.
C’est cette diversité du
cœur, et de l’esprit qui fait les divers caracteres des heros. Auguste court
a la la gloire par sa justice, pas sa clemence et par son habileté dans l’art
de regner, et d’apprivoiser [f93r- 178.] des
hommes impatiens du joug et passionnez pour la liberté. Scipion la cherche
par sa temperance, et par ses victoires, Caton par l’austerité de ses mœurs
et la droiture de son cœur, et titus en repandant a pleines mains les
bienfaits et les graces.
Les ames basses, les
cœurs rampans aiment la gloire aussi bien que les plus magnanimes : mais ils
la cherchent par des mauvaises voyes, ils mettent toute leur esperance dans
le mensonge dans le deguisement, et dans la feinte. Ils dépriment, ils
calomnient leurs adversaires pour éviter d’entrer en parallele avec eux ils
se cachent toujôurs parce qu’ils sentent leur foible et qu’ils voyent bien
que leur reputation n’est fondée que sur des fausses lueurs, et des vaines
apparences, au lieu qu’un homme genereux dont l’élévation est l’ouvrage du
merite, et non du caprice et de la fortune, se plaît a rendre justice a tout
le monde, parce qu’il sçait = [f93v- 179.] bien
qu’on ne peut la lui refuser a lui même, et que c’est de la droiture et de la
sincerité de son cœur qu’il pretend tirer sa principale louange.
La seconde cause des
diverses voies de l’orgueil c’est les divers etats de la fortune des hommes
dans la prosperité, dans une haute fortune, l’on a que des hautes idées, l’on
veut tout primer, l’on ne met point de bornes a son ambition [.] l’on se
contente de peu de chose dans une fortune obscure et privée, un simple soldat
songe peu à remplir les gazettes de son nomm et de ses prouesses : il est
content pourvu qu’on l’estime dans sa compagnie et qu’on le préfere a
quelques uns de ses compagnons. L’ambition d’un officier subalterne ; est un
peu plus grande mais elle se borne aisément a une réputation médiocre qu’il
tache d’acquerir dans son corps, et il ne pretend point attirer sur lui les
yeux de tout un royaume. [f94r- 180.] il abandonne sans peine cette
gloire a ses generaux dont les demarches reglent les destins des royaumes et
des empires. Si vous en cherchez la raison, c’est que les hommes reglent leur
desirs sur leurs esperances, et qu’ils ne souhaitent point ce qui leur paroît
impossible. Il n’en est point parmi eux qui aspirent a voler comme les
oyseaux. Un homme accablé d’affaires et dans l’indigence ne songe point a
usurper une couronne.
Les superieurs et les
inferieurs se rendent mutuellement justice ; parce qu’il n’ont rien à demêler
ensemble : pendant qu’on ne voit qu’envie et que détraction parmi les
concurrens ; ils ont pour l’ordinaire des yeux de lins pour penetrer leurs
défauts mutuels, ils ne se pardonnent rien, ils dépeignent souvent avec les
couleurs les plus noirs les negligences les plus legeres ; et si l’evidence
de la verité les oblige de reconnoître qu’ils ont quelques [f94v- 181.] qualitez estimables, ils ne
manquent gueres pour en diminuer l’état, de rapporter leurs faiblesses,
d’attribuer leurs succès au hazard et a la fortune, ou d’élever quelqu’autre
a leur préjudice ; car c’est une adresse assez ordinaire a l’orgueil de louer
avec excès les absens ou les morts pour rabaisser les presens dont le merite
les blesse[nt].
N’en cherchez point la
raison ailleurs la malignité naturelle du cœur humain se revolte quelquefois
contre un joug accoutumé : pour l’ordinaire cependant elle le supporte avec
patience, parce que l’habitude le rend doux et leger, mais elle devient
furieuse, lorsqu’on l’accable d’un joug quelle n’a pas encore éprouvé [ ;]
l’orgueil cherche a s’élever, il ne peut se resoudre a descendre ; et c’est
descendre en quelque maniere que ceder a ses égaux, et a plus forte raison a
ses inferieurs.
Rodolphe comte d’aspurg avoit été chancelier du [f95r- 182.] Roi de bohëme : soit fortune,
soit merite il fut elevé a l’empire [ ;] en cette qualité il demande a octocare l’hommage que les Rois de bohëme sont obligez de rendre
a l’empereur ; mais ce prince aima mieux exposer ses états au sort d’une
bataille que de s’humilier devant un homme qui avoit été son vassal et son
sujet.
C’est ainsi qu’est fait
le cœur de l’homme quiconque s’eleve, peut conter presque tous ceux qu’il
dévance parmi ses ennemis. Mais qu’il soit modeste, et qu’il attende ;
lorsqu’on verra sa réputation établie, on perdra là l’envie de lui nuire en
perdant l’esperance d’y réussir.
[f95v- 183.]
Chapitre XIX.
De l’attachement a la vie,
et de l’amour des richesses.
Si l’on considere ce qui
peut nous dégouter de la vie, infirmitez, maladies, revers de fortune,
chagrins inquietudes naturelles mille veritables douleurs, pont de veritables
plaisirs ; l’amour que nous avons pour elle parait insensé et la crainte de
la mort extravagante et bizarre.
D’ou vient donc que ces
passions sont si naturelles a l’hommes, et jettent dans son cœur de si
profondes racines? j’en ai cherché la raison, et il me semble que je l’ai
trouvée ; c’est que tout ce qui altere nos organes, nous cause de la douleur
: de la nait une horreur invincible pour tout ce qui peut les detruire, et
par conséquent pour la mort ; et cette horreur bien loin de di= [f96r- 184.] minuer augmente a tous les
instant de la vie ; parce que le préjugé qui en est la source se fortifie
toujours.
Nous devons cependant
remarquer ici que la mort nous fait souvent moins de peine que l’appareil
sous lequel elle se presente a nos yeux, et que tel la brave sous une
certaine forme, qui ne peut en supporter l’idée, lorsqu’elle parait sous une
autre figure. Nous voyons chaque jour que tel méprise le fer qui crains le
feu et les dangers de la mer, et que tel paroît intrepide dans le tumulte et
l’agitation d’un assaut et d’une bataille. Qui ne parque que crainte et que
faiblesse lorsqu’il regarde la mort d’un œil plus tranquille. Le Maréchal de biron qui l’avoit cent fois affrontée dans l’horreur des combats, parut
une femme sur l’echafaut ; la Marechale d’ancre nourrie et elevée dans les délices de la Cour y parût avec toute la constance et la fermeté d’un homme.
[ f96v- 185.] La passion des richesses n’est
ni si forte ni si generale que l’orgueil et l’amour de la vie ; mais il s’en
faut peu, il est de même des gens en qui elle est plus ardente et plus vive,
que sacrifient tout a leur avidité qui n’ont pas d’autre Dieu que l’argent,
et qui n’écoutent la raison qu’autant qu’elle saccorde avec leurs interêts.
Les exemples n’en sont que trop communs. Mais avant de considerer cette
passion dans son excès expliquons le principe qui nous l’inspire et la
maniere dont elle s’insinue dans le cœur de la plûpart des hommes.
Cela est bien facile :
les avantages des richesses, sont evidens et palpables ; par elles on est
estimé, on est honoré, on a du crédit, on est a couvert de la necessité, on
peut satisfaire ses passions, et l’on joüit de toutes les comoditez de la vie
ce qui etant sensible a tout le monde, on ne doit point être surpris de
l’empressement avec lequel les hom= [f97r- 186.] mes
les recherchent.
Ainsi que l’on se donne
un mouvement moderé pour avoir du bien, et que sans inquietude on s’applique
a en acquerir par des voyes justes et permises pour vivre selon son état et
sa condition, il n’y a rien en cela que de raisonnable, le bon sens et la
prudence nous prescrivent cette conduite.
Mais il est impossible
aux hommes de s’arreter dans le milieu de la raison. C’est un pas trop
glissant pour eux ils endurent la faim et la soif pour amasser des trésors
qui leur sont inutiles. Ils s’exposent aux ardeurs de la ligne, ils
affrontent les glaces des terres polaires ils traversent les mers, ils
courent au perou, ils courent a la chine avec mille dangers, ils fouillent
dans les entrailles de la terre pour en tirer de l’or : et par une épargne
sordide, ils se privent du necessaire dans l’abondance de toutes choses ; ce
qui est sans doute le comble de l’extrava= [f97v- 187.] gance et de la folie.
Car pourquoi
souhaittent-ils des richesses ; c’est parce qu’ils aiment la gloire, c’est
parce qu’ils veulent satisfaire leurs passions, c’est enfin parce qu’ils
veulent être heureux ; et cependant ils vivent dans la gêne et dans la
contrainte, ils repriment leurs desirs les plus légitimes, ils se refusent
les plaisirs les plus innocens, et malgré l’enflure de leur cœur, ils
rampent, il s’humilient devant un sot, parce qu’il peut contribuer a leur
fortune : peuvent ils trouver un expedient plus sure pour etre miserable[s].
Mais tel est le
caractere de l’esprit humain : il veut se rendre heureux, il cherche avec
inquietude les moyens d’y reussir, et dès qu’il pense les avoir trouvé[s] il
oublie la fin pour ne s’occuper que de leur idée.
Dans quelque moment plus
calme et plus tranquille, [f98r- 188.] il s’accuse lui même, il
reconnoît son erreur ; mais un moment après les reflexions s’evanouissent et
il agit comme s’il s’etoit toujôurs appprouvé.
Ne blâmons personne en
particulier, c’est un égarement qui nous est commun a tous, et souvent ceux
qui dans la spéculation paroissent les plus sages, sont les plus fous dans la
pratique.
L’on rencontre a chaque
pas des gens qui ne prêchent que la moderation, et l’inutilité des richesses
superflues, qui cependant possedez de l’amour de l’argent ne trouvent rien de
honteux ni de penible lorsqu’il s’agit d’en acquerrir, et qui savent
parfaitement faire leurs affaires aux depens de ceux qui sont assez facile[s]
pour leur confier les leurs.
L’on raconte a ce propos
que Louis XII passant un jour par les landes de bourdeaux pais ingrat et
stérile, se trouva logé dans une maison magnifique qui appartenoit a un
fermier d’un seigneur [f98v- 189.] de la province. Ce prince en
fut surpris, et demanda au proprietaire comment il avoit fait pour bâtir une
si belle maison, c’est Sire, repondit il, en songeant plûtôt a mes affaires
qu’a celles de mon maître [.] bien de gens aujourd’hui pourroient sans doute
tenir le meme langage : mais les reflexions sont inutiles ; passons
legerement la dessus.
Les avares n’ont point
d’amis. Il n’en est point qu’ils ne sacrifient a un leger interêt, ils n’ont
point de reconnoissance, et lorsque pour faire leurs affaires il ne s’agit
que de nuire a leur bienfaiteurs, on peut conter que leur fortune en soit
avancée ; les liens de la nature les plus inviolables ne les arrêtent point,
la trahison et la perfidie leur sont naturelles et ce qu’il y a de plus sacré
dans la religion n’est pas capable de leur causer le moindre scrupule.
Il est par exemple
certain que ce n’est pas pour remedier a des maux imaginaires, que l’église a
lancé tant [f99r- 190.] de foudres et tant d’anathèmes
contre les simoniaques ; et l’histoire fait foy qu’ils ont été fort communs
dans l’église. L’on en peut voir une preuve authentique dans le Concile qui
se tint a lion l’an 1055. Car on lit dans les actes de ce concile, que
quarante cinq Evêques et vingt cinq autres prelats s’accuserent de ce crime,
et qu’ils en demanderent pardon devant cette auguste assemblée : exemple,
ajoute un auteur celebre, fort commun pour le crime, unique pour la repentance.
[f99v- 191.]
Chapitre XX.
L’on tire quelques
conse=
quences des principes que
l’on a établis, et l’on propose
le dessein d’un nouvel ouvrage.
L’on s’etoit proposé
deux choses dans cet ouvrage, l’une de faire voir que les connaissances de notre
esprit, et les inclinations de notre cœur sont des suites naturelles des
impressions que les objets font sur nos sens, l’autre d’expliquer la maniere
dont les unes et les autres se forment : c’est a quoi tout ce traité se
reduit, et a quoi tendent les diverses recherches que l’on a fait et les
divers raisonnemens que l’on a proposé. C’est qu lecteur à juger si le projet
est rempli. Cependant il me semble [f100r- 192.] qu’il
nous est permis de le supposer et de tirer quelques consequences qui sont des
suites naturelles des principes que l’on pretend avoir prouvé dans le corps
de cet ouvrage.
La premiere c’est que
les idées innées de Descartes sont des pures fictions, des hypotheses
admirables sans fondement, contredites par l’experience, que la raison nous
oblige de rejetter. Cela suit, dis-je, clairement de ce qu’on a dit touchant
le maniere dont nos connoissances et nos passions se forment. Ainsi nous
devons revenir au sentiment des anciens et dire avec eux que rien n’est plus
certain que ce principe : il n’est rien dans l’entendement qui n’ait passé
par les sens. Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu.
Ce n’est pas que quand
on se seroit trompé dans ce que l’on a avancé par rapport a la raison et aux
passions des hommes, on en pût rien conclure [f100v- 193.] contre ce princcipe, ni qu’on
eut raison de nier que nos connoissances se forment par les impressions des
sens ; puisqu’il n’est pas raisonnable de nier un fait certain sous pretexte
que la maniere en est cachée, et que comme nous avons dit ailleurs, c’est un
fait que nous voyons, pour ainsi dire, de nos yeux et que nous touchons de
nos mains.
La seconde consequénce
qui se tire naturellementt des principes qui sont repandus dans ce livre,
c’est que rien n’est plus raisonnable que cette soumission aveugle et
volontaire qui nous fait acquiescer a toutes les veritez qui sont revelées
dans l’écriture quoi que les mysteres quelle nous propose de croire nous
paraissent incomprehensibles. Car comme nous avons remarqué que toutes les
connoissances et toutes les pensées de l’esprit humain sont liées, pour ainsi
dire, aux flexion des fibres du cerveau, et que l’unique raison qu’on peut
alleguer d’une union si [f101r- 194.] incomprehensible c’est la
volonté toute puissante de l’auteur de la nature qui a ordonné qu’a mesure
qu’il se feroit tels et tels mouvemens dans le cerveau l’esprit eût telles et
telles pensées, sans qu’il nous soit possible de dire ni pourquoi cela se
fait ainsi, ni de quelle maniere cela se fait : nous, dis-je, qui avons remarqué
que c’est là la base et le fondement de nos connoissances les plus claires et
les plus evidentes, nous devons necessairement conclure quye les lumieres de
la foy sont infiniment plus sûres que les clartez les plus vives de la
raison, puisque si nous voulons approfondir quelle est la certitude de ces
verités claires et évidentes par elles mêmes, que nous regardons comme des
principes infaillibles, nous trouverons quelle n’est fondée que sur la vive
impression quelles font dans notre esprit, et sur le peu d’apparence qu’il y
a que Dieu ait voulu nous tromper dans les choses qu’il nous fait [f101v- 195.] appercevoir d’une maniere si
vive et si sensible ; au lieu que c’est la verité même qui nous parle et qui
nous instruit dans ses écritures. ainsi que la raison se soumette, lorsque
Dieu nous fait entendre sa voix : attachons nous a ce qui est écrit, gardons
nous bien de parler des choses de Dieu en suivant les pensées humaines, et
n’ayons pas la témerité d’assujettir a l’intelligence de l’esprit humain la
profondeur incomprehensible des mysteres de la foy.
3. Comme nous avons
remarqué que nos raisonnemens ne sont fondez que sur les préjugés dont notre
esprit est rempli, qu’un grand nombre de ces préjugez sont faux ou douteux,
et qu’il nous arrive souvent de tirer des fausses consequences meme de ceux
qui sont veritables ; nous devons etre convaincus de la foiblesse de notre
raison et par consequent lors qu’il s’agit de determiner le veritable sens de
la revelation divine, ce n’est pas par nos caprices, [f102r- 196.] nos passions, les préjugez de
la naissance ni par nos foibles lumieres que nous en devons juger ; mais par
les lumieres de la foi et par les decisions de l’église : puisque notre
propre expérience nous apprend que la raison s’égare facilement, et que la
raison même nous dicte qu’il est impossible que l’église nous induise en
erreur, puisqu’elle ne croit aujourd’hui que ce quelle a toujôurs cru, et
qu’il est écrit qu’elle est la colonne de la verité, et que les portes de
l’enfer ne prévaudront point contre elle.
4°. Comme nous avons
remarqué que la verité de nos raisonnemens dépend et de la verité des
préjugez qui sont gravez dans notre esprit, et de la liaison naturelle qui
est entr’eux ; il est visible que si nos préjugez sont faux, ou s’ils sont
bizarrement unis ensemble il est absolument necessaire que nous nous égarions
dans nos raisonnemens ; et par consequent pour marcher surement dans la
recherche de la verité, [f102v- 197.] il faut connoitre 1°. sur quoi
nos préjugez sont fondez et quels sont ceux qui sont certains, quels sont
faux, et quels sont douteux et probables ; il faut considerer 2°. les
diverses causes qui ont accoutumez de nous engager dans l’erreur.
C’est sur les reflexions
qu’on doit faire sur cette matiere, qu’on peut établir des regles par lesquelles nous nous conduisons surement dans la recherche de la verité, ou du moins par lesquelles (si l’infirmité et la foiblesse de l’esprit humain
ne nous permet pas de raisonner et de conclure toujôurs avec certitude) nous
puissions connoître le juste prix des raisons qui nous determinent, et regler
notre consentement sur le poids et la force des raisons que nous avons
trouvées.
C’est ce que nous
tâcherons de faire dans un autre traité que nous intitulerons : méthode pour [ f103r- 198.] trouver la verité et pour la
persuader aux autres, et qu’on peut regarder comme la suite de celui ci,
puisque les regles que nous devons y proposer ne seront que des observations
et des consequences que nous tirerons des principes que nous avons établis
dans ce livre.
Cet ouvrage, comme il
parait par le titre, sera divisé en deux parties : la premiere sera composée
de diverses observations sur nos idées, nos jugemens, nos préjugez, et nos
raisonnemens. L’on observera la difference de la certitude qui se trouve dans
les uns et dans les autres. L’on decouvrira les diverses causes qui nous
induisent en erreur, l’on fera voir comment notre esprit s’y laisse
entraîner, et l’on donnera des regles pour les eviter.
Dans la deuxième l’on
fera diverses reflexions sur les expressions dont les hommes se servent pour
se decouvrir mutuellement leur pensées ; l’on remarquera [f103v- 199.] les équivoques dans lesquelles
la diversité des idées des hommes, la disette des langues et l’envie
d’abreger nos pensées nous font tomber dans tous nos discours : l’on étendra
les divers principes que l’on a proposé dans la persuasion, et l’on
recherchera en quoi consiste la force et l’agrément du discours, et par quels
endroits des pensées vives et solides et des expressions nobles et
naturelles, plaisent et persuadent. L’utilité de ces recherches paraît d’elle
meme : car il est visible que lorsqu’on n’a point de regle pour distinguer la
verité de l’erreur, ni de point fixe et immobile pour appuyer ses
raisonnemens, on est toujours incertain, toujôurs chancelant, et que l’on ne
peut jamais se fixer.
Mais comme l’on tombe de
précipice en précipice et d’égarement en égarement lorsqu’on suit des regles
fantastiques, et qu’on etablit ses raisonnemens sur des suppositions
imaginaires, il est visible [f104r- 200.] que
nous ne pouvons user de trop de circonspection dans l’établissement des
regles que nous devons proposer. Ainsi comme elles seront fondées sur les
principes qu’on prétend avoir démontré dans le corps de cet ouvrage, il est necessaire
que le public qui en doit etre le juge soit persuadé de la verité de notre
système, qu’il convienne que les diverses pieces qui le composent sont faites
l’une pour l’autre, que les preuves que nous avons employés sont solides,
quelles se soutiennent mutuellement, qu’elles se confirment les unes par les
autres, et quelles s’accordent parfaitement avec les observations. C’est par
cette raison qu’on a jugé a propos d’attendre son jugement sur lequel on
tâchera de se regler pour corriger ce qui est défectueux, eclaircir ce qui
est obscur, etendre ce qui proposé d’une maniere trop reserrée, et retrancher
ce qui est superflu dans le corps de cet ouvrage qui doit etre, comme j’ai
dit [,] le fondement, et la base de celui que nous devons entreprendre.
Fin.
[f104v: bianco]
[f105-107 bianchi]
* * *
Copista:
Paolo Quintili. Via Nomentana 1014, 00137 - Roma, Italia.
tel./fax: +39.06.41.16.793
Università di Roma "Tor Vergata",
Dipartimento di Ricerche Filosofiche.
Via Columbia 1, 00133 Roma,
tel. +39.06.72.59.51.62 – fax: 06.72.59.50.51

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